Une chanson dans le rétro : The High Llamas – Market Traders (1992), par Sean O’Hagan

On a tous dans nos playlists des chansons moins connues de nos artistes préférés qui, dans un monde idéal, auraient pu être des tubes planétaires ! Aujourd’hui, nous avons choisi d’exhumer un de ces trésors, le titre « Market Traders », sorti en 1992 sur « Santa Barbara », le premier album des High Llamas. Une ritournelle à nos oreilles très british jusque dans les paroles, que son concepteur envisageait un peu différemment. Et qui de mieux pour nous éclairer sur ses intentions que Sean O’Hagan lui-même, son auteur et co-interprète ? A l’époque, Sean vient de fonder les High Llamas. Deux ans plus tôt, il a sorti son premier album solo (intitulé justement « High Llamas »), suite au démantèlement du groupe dans lequel il faisait jusqu’alors des étincelles, Microdisney.
C’est un moment crucial dans sa carrière et une chanson comme « Market Traders » se situe à la croisée des chemins, en plein coming out Brian Wilsonien et juste avant sa découverte en Amérique latine d’un autre Graal musical.   

Bonjour Sean, avant de parler de Market Traders, j’aimerais savoir quel était l’objectif que tu visais quand tu as commencé la musique?

Je ne pense pas qu’il y avait un objectif conscient à l’époque, c’était un besoin très vif d’écrire des chansons. J’avais tout un tas de mélodies en moi et je les ai extériorisées. Je n’avais pas l’impression d’accomplir quoi que ce soit, depuis tout petit j’avais des lignes mélodiques qui me trottaient dans la tête, ça m’est venu très naturellement.

Avant même que tu joues d’un instrument ?

Oui bien avant que j’apprenne la guitare, j’écrivais des chansons dans ma tête. Je pense que beaucoup d’enfants font ça sans vraiment s’en rendre compte, c’est une manière de s’échapper. Ce côté instinctif et naturel, j’essaie de le conserver même quand je compose une suite d’accords assez complexes. Lorsque à la fin toute cette complexité aboutit à une sorte de comptine qui garde une certaine naïveté, il y a un côté magique je trouve.

Dans un documentaire, Ray Davies expliquait que, dans toutes les chansons qu’il avait composées, il recherchait un air inconnu que sa grande sœur avait joué au piano quand il avait 13 ans. Et le côté poignant de l’histoire c’est que sa sœur est décédée d’un arrêt cardiaque le même jour. Est-ce que dans ton approche, il y a une quête de quelque chose qui t’échappe ?

C’est une histoire très émouvante, je dirais que pour certaines chansons tu essayes effectivement d’atteindre un genre de nirvana, il y a une sensation d’élévation. Il y a dans toutes les formes d’art une part d’indicible, qu’on essaye d’atteindre.

Dans Market Traders et dans la plupart de tes chansons d’ailleurs, Il y a une certaine part de nostalgie ou de mélancolie, d’où est-ce que ça vient ?

Je pense que la tristesse et la beauté marchent main dans la main. Il y a beaucoup de clichés quand on parle de musique pop. On a très souvent associé la pop à la jeunesse et à la colère, ce qui me fait bien rigoler. Ce qui est intéressant, c’est d’écrire une chanson triste, introspective, et peut-être nostalgique, dans laquelle tu injectes une certaine forme de joie. Un genre de tristesse joyeuse et là tu arrives à quelque chose de fort. Il y a beaucoup de magnifiques chansons qui parviennent à cet équilibre, comme par exemple chez John Cale ou Brian Wilson. Dans la musique folk aussi. Beaucoup de gens ont besoin d’une certaine nostalgie, c’est l’ingrédient de nombreux films d’ailleurs.

Est-ce qu’il y a une chanson d’un autre artiste que tu aurais aimé composer ?

Je dirais I Just Wasn’t Made for These Times écrite par Brian Wilson pour les Beach Boys. Je pense que cette chanson s’approche de très près de la perfection. Les changements d’accords sont incroyables, et il y a deux accords qui se répondent entre eux et tu voudrais juste qu’ils ne s’arrêtent jamais. C’est si bien construit. Au niveau des paroles, ça parle de quelqu’un en proie à la solitude et à l’isolement, c’est très profond.

A propos de Market Traders, qui fait partie de ma playlist depuis sa sortie en 1992, quels sont tes souvenirs quand tu l’as composée ?

Si je me souviens bien, quand je l’ai écrite je cherchais à faire une chanson à la John Cale. J’étais très fan de tout ce qu’il faisait. Mais en même temps, je pensais à un type de chanson bonne pour la bande FM, un truc pop bien accrocheur avec des synthés et tout le reste. Je voulais que ça sonne très américain mais avec un texte un peu bizarre, pas des paroles trop clichés, du genre chanson d’amour ou « on va atteindre les étoiles », j’ai donc pensé à l’histoire d’un gars qui se promenait en plein plein jour et avait de drôles de pensées. En gros, c’est une chanson sur un type qui fait du vélo ! Il y a des moments que j’aime beaucoup, qui sont assez « jazzy » et ce n’est pas mon style habituel mais je cherchais un son qui faisait penser au jazz de la côte ouest américaine.

Est-ce que cette chanson fait partie de celles que le public te réclame ?

Ça fait très longtemps que je ne l’ai pas jouée. A l’époque, je me souviens que le public français aimait beaucoup cette chanson. C’était il y a si longtemps tu sais, on m’en parle de temps en temps mais c’est vraiment différent de ce que je fais maintenant, c’est amusant que tu l’évoques parce que j’ai l’impression de parler d’une autre personne !

Est-ce que tu l’avais créée au départ pour qu’elle soit chantée en duo ?

Oui tout à fait. Anita Visser faisait partie du groupe à l’époque. Elle était de Santa Barbara (qui a donné le nom à l’album) aux USA et je voulais ce type de conversation chantée. Et il y a un petit pied de nez de ma part, rappelle toi ce qui était à la mode au début des années 90, Nirvana, Pearl Jam, des gars qui portaient des pantalons amples (Baggy trousers), j’ai donc opté pour le contre-pied, un truc « arty » style FM américain des années 70.

The High Lamas

 

Quand j’ai entendu la chanson la première fois en 1992, elle m’a un peu fait penser aux dialogues chantés de Michel Legrand. Est-ce que les comédies musicales font partie de tes références ?

J’aimerais beaucoup dire oui, mais à l’époque je ne connaissais pas Les Parapluies de Cherbourg,  je ne connaissais pas du tout l’univers de Michel Legrand. Quand je réécoute ma chanson aujourd’hui, je ferais effectivement cette comparaison ! Ça s’est fait de manière très instinctive. Ce qui me plaisait, c’était le super accent californien d’Anita Vesser, qui contrastait avec l’univers très britannique du titre.

En parlant d’inspiration, d’où t’est venue cette attirance pour la bossa nova, dont on peut sentir l’influence sur pas mal de tes chansons ?

C’est l’artiste français Louis Philippe qui m’a fait connaitre la bossa. Un jour, il m’a fait écouter Milton Nascimento et j’ai trouvé cette musique fascinante ! Ça m’a complètement obsédé, je me suis mis à suivre le programme de la BBC World de Thomas Patton qui en passait. Et je me suis dit que ces artistes avaient tout bonnement trouvé le Saint Graal dans les années 60-70! Quand j’étais plus jeune j’avais entendu parler de Sergio Mendes, de Tom Jobim et des adaptations en anglais de Frank Sinatra de standards bossa nova mais on en entendait très peu. Le jour où j’ai « découvert »Jorge Ben, Joyce, Elis Regina, Chico Buarque, João Gilberto, Ivan Lins et tant d’autres, la liste est infinie, c’est comme de l’eau qui ne tarit jamais, je me suis mis à les étudier en les écoutant en boucle. Puis, j’ai commencé à jouer exclusivement sur des guitares aux cordes en nylon, j’ai absorbé et assimilé ces influences et c’est devenu peu à peu une nouvelle part de moi-même.

La première fois que j’ai entendu Market Traders, c’était dans les Black Sessions de Bernard Lenoir sur France Inter, est-ce que tu t’en souviens ?

Très bien, avec beaucoup d’émotion, le voyage de Londres à Paris, les grands studios de France Inter et le son était super bon pour le concert, c’était assez magique, c’est vraiment un très bon souvenir !

High Lamas
(DR)

Qu’est-ce qui a inspiré les paroles de Market Traders

Une petite ville au nord de Londres, qui s’appelle Hitchim. J’y suis allé quand j’étais enfant. C’était un samedi, jour de marché et il y avait un grand soleil et plein de couleurs. Quand j’y pense, je me rends compte que c’était vraiment un autre temps, le monde d’avant les grands changements qu’on a connus par exemple après le 11 septembre et tous les bouleversements récents.

Quand est-ce que ton premier album solo, sorti en 1990, sera enfin disponible sur les plateformes en ligne ?

Cet album ne m’appartient pas, je n’ai aucun droit dessus en fait. Il appartient au Label Demon Records et ils doivent être un peu vieux jeu, c’est sans doute pour ça qu’ils ne le sortent pas en ligne, à mon niveau je ne peux rien y faire.

Merci infiniment Sean pour cette interview, et pour finir, quelques mots sur ton actualité, quelques mois après la sortie de ton deuxième album solo, Radum Calls, Radum Calls…

Je sors un nouveau single, le 18 juin prochain, une chanson inspirée du confinement qui s’appelle The Wild are Welcome. Il sera disponible sur le label Drag City. J’y chante avec ma fille, Livvy O’Hagan, qui s’est également lancée dans la composition !

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