Tindersticks – No Treasure But Hope

(City Slang)

L’Odyssée raconte qu’à son retour à Ithaque, Ulysse ne parvenait plus à reconnaître sa terre natale. Après dix ans de Guerre de Troie et une autre décennie d’errance dans une mer peuplée de sirènes, sa réapparition parmi les siens aura été douloureuse. Tout avait changé. Par la force des choses, tout avait échappé à son contrôle. Son fils, Télémaque, ne parviendra pas non plus à reconnaître les traits de son propre père. Devenu mendiant, Ulysse devait alors se lancer dans une nouvelle quête. Celle de son identité, de sa reconnaissance auprès de ses proches et de l’ensemble de son royaume. Ça allait également bientôt être la fin de son « grand voyage ».

Stuart Staples avait-il ce récit en tête lorsqu’il a posé ses valises à Ithaque pour imaginer No Treasure But Hope ? En tout cas, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre cette partie de l’Odyssée et le douzième volet de l’épopée feutrée des Tindersticks.
À l’image du héros de la mythologie grecque qui a dû forcer sa nature et user d’une franchise totale – parfois cruelle – pour se retrouver et recouvrer sa stature, Stuart Staples semble avoir entrepris la même démarche afin que ses Tindersticks soient en mesure de reconquérir les contrées et les esprits qu’ils avaient délaissées depuis Simple Pleasure et Can Our Love.

Tindersticks
Tindersticks (Photo : DR).

C’était aussi il y a près de vingt ans. Ce diptyque apparaissait alors comme le dernier pan de l’histoire des Tindersticks durant lequel on retrouvait la formation de Newcastle dans son plus simple et fantastique appareil : élégants, cascadeurs sans filet des versants les plus intimes et mélancoliques de notre existence, et faisant fi de possibles artifices ou autres explorations pour lesquelles Staples a beaucoup donné depuis. Jusqu’où aller For The Beauty ? Que transmettre en échange pour l’atteindre, ou la retrouver ? ″Ressentir, aimer, vivre, se faire peur… ″, comme l’insinue Staples ? Peut-être. Mais pour à nouveau toucher du doigt cette beauté – dans sa forme la plus pure –  Stuart Staples et ses compagnons ont cette fois décidé d’offrir ce qu’ils possèdent sans doute de plus précieux : leur matière brute.

Ce choix a semble-t-il eu un effet libérateur. La fenêtre donnant sur la Méditerranée est grande ouverte. Et pour la première fois, l’œuvre des Tindersticks est éblouie par un halo de lumière. Même lorsque le propos est dramatique, notamment lorsqu’il est question d’un couple qui s’est trop déchiré à force de trop s’aimer (au point d’être comparé à des mutilés de guerre), Stuart Staples vacille toujours – ″I miss you so bad ″- mais sombre en se livrant à une valse exaltante (The Amputees). Et si Pinky In The Daylight est d’ores et déjà perçu comme l’un des meilleurs moments de la carrière des Tindersticks, c’est peut-être parce que Stuart Staples se laisse enfin submergé par ce qu’il ressent. Sans retenue, prenant tout le monde à contre-pied, il reconnaît avoir écrit ici sa première chanson d’amour absolue. Cette fois, son ″je t’aime ″ survolé d’un tourbillon de cordes et de mandoline n’est pas accompagné d’un ″mais″, dit-il. Parcours sentimental, relations père-fils (The Old Mans Gait), la famille et son rôle de protecteur (Take Care In Your Dreams)… Comme Ulysse, pour qui c’était une nécessité, Staples ressent le besoin de se confier et de faire tomber le masque. Et lorsqu’il n’est pas question de politique comme sur le titre éponyme, on a droit au récit photo des voyages de ses filles, le temps d’un See My Girls aux accents world : un prétexte pour se livrer à une observation de cette planète qui se soulève.

En s’appuyant sur leurs fondamentaux, les Tindersticks n’ont rien perdu de leur superbe. Bien au contraire, ils l’ont à nouveau conquise. Tough Love pourrait être un tube dans un monde plus délicat. Quant aux arrangements déployés tout au long de No Treasure But Hope, ils sont somptueux. C’est d’ailleurs sur un écran de cinéma que l’on ″écoute″ chuter les arbres et migrer les océans vers nos terres. L’ampleur de Tree Falls est à l’image de la grandeur du danger évoqué par Stuart Staples : à la fois épique, fascinant et désarmant. Dès lors, on comprend mieux pourquoi les Tindersticks ont tenu à se montrer plus directs et plus loquaces que d’habitude : comme si on n’avait plus le temps d’attendre pour être véritablement soi-même face à ce qui nous attend dans un futur plus ou moins proche, que l’on ne contrôlera sans doute pas. C’est lorsque l’on a l’impression d’être au bord d’un précipice, quand tout devient urgent, que l’on se révèle totalement. No Treasure But Hope en est une éblouissante démonstration.

 

 

 

Tracklist
1. For The Beauty
2. The Amputees
3. Trees Fall
4. Pinky In The Daylight
5. Carousel
6. Take Care In Your Dreams
7. See My Girls
8. The Old Mans Gait
9. Tough Love
10. No Treasure But Hope

Discographie

Tindersticks

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