Tim Presley’s White Fence : « J’ai l’impression de sortir d’une grosse gueule de bois provoquée par ma carrière » – Interview

I Have to Feed Larry’s Hawk, de Tim Presley’s White Fence est sorti il y a quelques mois. Considéré à juste titre comme l’un des meilleurs de sa carrière, son minimalisme et les détails apportés au son en font un disque à part, voir un album de transition. Dans cette interview bilan, Tim Presley se livre sur le passage à vide qui l’a mené à l’enregistrement de ce nouvel album et la simplicité à laquelle il aspire pour la suite. Il nous parle également de sa collaboration avec Drugdealer et de son rejet de la perfection.

 

Tu es de retour à San Francisco, ta ville natale, depuis quelque temps. La scène musicale locale est-elle toujours aussi intéressante qu’à l’époque où tu l’as quittée ?

La majorité des amis musiciens que j’avais à San Francisco a déménagé à Los Angeles. Il y a comme un gros vide à San Francisco. Cela ne me pose pas de problème depuis que j’y suis installé à nouveau. J’y ai tout de même retrouvé quelques vieux amis qui font des choses cool. Mais ils sont rares. S’il se passe quelque chose autour de jeunes artistes de la ville, je n’en ai pas la moindre idée.

Tu es musicien en résidence aux côtés de Drugdealer à Marfa Myths tout au long de l’année 2019. Pourrais-tu nous dire ce qu’il va en ressortir ?

Le label Mexican Summer demande tous les ans à l’un de ses artistes de travailler avec un musicien de leur choix. L’année dernière, Cate Le Bon avait collaboré avec Bradford Cox de Deerhunter. Cette année Drugdealer m’a proposé de travailler avec eux dans le but d’enregistrer un EP. Trois titres sont enregistrés pour le moment. Nous ne disposons que d’une semaine de studio. C’est peu. Il va falloir trouver une solution pour terminer le boulot.

Tu affirmes détester la perfection. Est-ce quelque chose qui te pose problème quand tu collabores avec d’autres artistes ?

C’est délicat. Je connais un peu Michael Collins de Drugdealer, mais pas suffisamment pour les relations intimes que nécessitent un travail collectif. On s’entend bien. Je respecte Michael en tant que songwriter. A un moment nous étions bloqués sur un titre. Je lui ai demandé d’imaginer qu’il écrivait un titre pour moi. C’est une technique qu’utilisait Bowie. Ça a fonctionné car la chanson est super. Mais ça n’a rien à voir avec les liens forts que je peux avoir avec Cate Le Bon ou Ty Segal lorsque nous travaillons ensemble.

Tim Presley

Tu as composé plusieurs chansons pour The Fall vers la fin de carrière du groupe. Composes-tu régulièrement pour d’autres artistes ?

Principalement pour moi. Ces deux dernières années j’ai collaboré avec Cate Le Bon pour Drinks et j’ai également sorti un album avec Ty Segall. Ce ne sont pas réellement des chansons composées pour les autres, mais si l’occasion se présente, pourquoi pas. J’ai souvent flirté avec cette idée. Ce n’est pas aussi facile qu’on le croit. Je manque de confiance en moi.

Envisagerais-tu un jour de disparaître de la circulation et de ne composer que pour les autres ?

J’y ai longtemps pensé, mais ce n’est plus d’actualité. Il y a cinq ans, je l’aurais fait sans hésiter. Je ne suis plus le même aujourd’hui. L’envie m’est passée.

De 2008 à 2014 tu étais obsédé par l’enregistrement de musique. Tu as accumulé un stock de plusieurs centaines de chansons. Font-elles partie de ton passé ou bien y reviens-tu de temps en temps ?

J’en ai sorti il y a quelques années sous le nom de W – X. C’était une collection de chansons issues d’une période où je n’arrivais plus à composer. Je me suis dit qu’il serait intéressant de les sortir malgré tout. Je ne pense même plus à ces vieux titres. La majorité du temps, je préfère aller de l’avant et publier des chansons récentes. Le futur m’intéresse plus que le passé.

A un moment de ta carrière tu commençais à saturer de ce que tu produisais. Comment as-tu essayé d’y remédier pour ce nouvel album ?

Ça arrive à beaucoup de monde. Ma solution a été de peindre plus qu’à mon habitude. C’était une sorte de thérapie. Je traversais une période difficile. La musique ne me procurait plus de plaisir. Et puis un jour je me suis fait violence et j’ai réservé une journée de studio avec Jeremy Harris qui joue du clavier dans White Fence. Nous avons composé un titre. A partir de ce moment, les vannes étaient à nouveau ouvertes. Je ne m’y attendais pas. Une étincelle de motivation a suffi. Le résultat est I Have to Feed Larry’s Hawk.

Tu décris ce nouvel album comme un moyen de retomber amoureux de toi-même. Qu’entends-tu par là ?

Les problèmes que je rencontrais m’ont amené à me détester. C’est très personnel, mais ces nouveaux titres m’ont permis de m’aimer à nouveau. J’ai arrêté d’écrire des paroles obscures. Celles de I Have to Feed Larry’s Hawk sont honnêtes. Elles me paraissent plus réelles. Ça a beaucoup aidé.

Le son du disque est plus dépouillé que par le passé.

C’est parce que la base des chansons a été composée au piano, un instrument que je ne maîtrise pas du tout. J’ai passé quelque temps avec Cate Le Bon dans le Lake District en Angleterre. Je voulais sortir un album honnête joué au piano. Un peu comme le Harvest de Neil Young mais avec du piano au lieu de la guitare acoustique. Même si j’ai arrêté d’ajouter des couches et des couches de loops comme sur mes disques précédents, je n’ai pu m’empêcher d’ajouter plus d’instruments que nécessaire. Le résultat final n’est pas vraiment fidèle à ce que j’avais en tête musicalement (rire).

Tim Presley

Te vois-tu un jour enregistrer un disque piano-voix ?

Clairement. J’adorerais. Plus je vieillis et plus j’aime aller à l’essentiel. Je n’arrive pas à l’expliquer. J’adore le son du piano. Ne le maîtrisant pas bien, il m’aide à dépouiller mon style. J’aime le fait qu’une seule touche de piano permette d’avoir un son très long. Ça ajoute un côté dramatique. Le piano, plus que tout autre instrument, me rend d’humeur changeante. Heureux, nostalgique, triste etc.
Il m’aide à orienter l’écriture des paroles.

Dans cette optique de simplicité, si tu bloques sur la composition d’un titre, es-tu plutôt du genre à passer au suivant ou à persévérer ?

Jusqu’à récemment, j’étais du genre à m’acharner. Maintenant, si ça ne fonctionne pas, je passe à quelque chose d’autre.

Le disque est un double album sorti sous le nom de Tim Presley’s White Fence. Est-ce pour marquer une séparation entre la première partie et la deuxième, plus longue et répétitive ?

Pendant mon passage à vide, j’écoutais de la musique minimaliste. Quelque chose dans le style des deux derniers titres du disque. J’aimais le côté répétitif lié au genre. Tu n’as pas à arrêter l’écoute du disque pour aller à ton titre préféré. L’enchaînement des titres te transporte. Émotionnellement je me devais d’inclure quelques titres dans cette veine. Ils font partie de mon histoire. Je suis conscient que ça crée une rupture avec le reste de l’album.

Ce disque est considéré par la presse comme ton meilleur à ce jour. Est-ce quelque chose que tu as ressenti à la fin de l’enregistrement ?

Jusqu’à mon disque précédent, j’ai surtout enregistré des albums lo-fi. Je me suis toujours demandé comment ils auraient sonné si j’avais procédé autrement. J’ai essayé de répondre à cette question avec I Have to Feed Larry’s Hawk. Je suis fier du résultat, mais il est si personnel que je ne pourrais te dire si c’est mon préféré. C’est comme un journal personnel dans lequel je livre mon cœur au lieu de me cacher derrière la production comme par le passé. En un sens j’ai l’impression de sortir d’une grosse gueule de bois provoquée par ma carrière. Si je dois regarder dans le rétroviseur, Is Growing Faith est mon album favori. C’est lié au contexte de l’époque où il est sorti. C’est un disque fun.

On parle beaucoup des Kinks en tant que référence pour cet album. Est-ce vraiment le cas ?

Bien sûr. C’est le meilleur groupe du monde. Ils sont une influence sur tous mes disques. Je les ai toujours écoutés, ils font partie de moi. En revanche personne n’a relevé l’influence de Ed Dowie sur I Have to Feed Larry’s Hawk. J’écoutais son travail pendant l’enregistrement. Particulièrement The Uncle Sold. Sa musique m’a donné confiance en moi pour suivre mon envie de dépouillement. A l’âge de 20 ans, j’étais un fan d’Epic Soundtracks. J’ai repensé à son travail et j’ai essayé d’être aussi honnête que lui.

En bon connaisseur de The Kinks, quel est leur album que tu as le plus écouté ?

Probablement The Kinks Are The Village Green Preservation Society. Mais comme pour The Beatles, Neil Young ou Bob Dylan, j’ai un album préféré différent en fonction de mes humeurs.

Tes goûts musicaux semblent plutôt orientés vers le passé. Cherches-tu à découvrir de nouveaux groupes ?

Pas vraiment. C’est quelque chose que je regrette. J’ai l’impression de passer à côté de plein de choses intéressantes. Je suis probablement trop focalisé sur moi même. J’aime la musique créée par mes amis. Ça me fascine de voir le rapprochement entre leur personnalité et ce qu’ils créent. Je suis vraiment fier d’eux. Cate Le Bon en particulier. Sa musique va au delà des classifications “moderne” ou “rétrograde”. Elle est unique. Pourtant les gens ne semblent pas toujours la comprendre. Home to You, un extrait de son nouvel album est pour moi un excellent titre de dance. Pourtant en concert les gens ne bougent pas plus que ça en l’entendant. Je lui ai conseillé de demander au public de danser sur ce titre pour le reste de la tournée (rire).

Crédit photos : Alain Bibal

Merci à Marion Seury

Discographie
White Fence (2010)
…Is Growing Faith (2011)
Family Perfume Vol. 1 (2012)
Hair (2012) – Ty Segall & White Fence
Family Perfume Vol. 2 (2012)
Cyclops Reap (2013)
For the Recently Found Innocent (2014)
Joy (2018) – Ty Segall & White Fence
I Have to Feed Larry’s Hawk (2019) – Tim Presley’s White Fence

timpresley.bandcamp.com

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visite. Accepter Lire plus