The Electric Soft Parade, l’heure de la résurrection

Au moment de la sortie de Stages, symbole du retour inespéré, profond et émouvant de The Electric Soft Parade, retour sur la trajectoire d’un groupe à part pour qui rien ne s’est jamais véritablement passé comme prévu.

Il y a chez The Electric Soft Parade ce sentiment que rien n’aura jamais été facile. Les faits sont têtus et se vérifient encore aujourd’hui, au moment de la sortie de Stages. Si ce cinquième album – le premier en six ans pour le groupe de Brighton – se veut d’une profondeur jusque là jamais atteinte par les frères White, celui-ci a pourtant failli ne jamais voir le jour. La faute à une campagne de financement, certes bouclée, mais réduite à néant par la mise en liquidation judiciaire de la plateforme Pledge Music. Cette introduction aurait pu être, disons, plus romantique… On aurait également aimé qu’il ne soit pas question ici de perte d’actifs économiques ou d’autres notions du genre. Oui mais voilà, et même si elles contribuent aussi à nous les rendre attachants, Alex et Thomas White n’auront jamais été épargnés par les coups du sort.

L’histoire en pointillé de The Electric Soft Parade, c’est un peu celle d’un groupe arrivé trop tard, et à qui tout est arrivé trop tôt. Celle d’un groupe encore un peu trop 90’s (voire Britpop), qui débarque dans un monde se passionnant à nouveau pour les Converse et le perfecto en cuir à la faveur d’un revival en « The ». Celle d’un groupe qui connaîtra quelques (très) hauts, d’innombrables bas et qui – surtout – aura bien du mal à se relever d’un premier album : le flamboyant Holes In The Wall, un disque quasi définitif rempli de tubes à tiroirs qu’il portera ensuite comme un lourd fardeau. Nous sommes alors en 2002, les frères White n’ont pas encore 20 ans, les critiques sont – à juste titre – dithyrambiques, et ce premier album réussit l’exploit de se hisser jusque dans nos chambres d’étudiants. Empty At The End, There’s a Silence, Something’s Got To Give, Silent To The Dark… Encore aujourd’hui, on dévale régulièrement quatre à quatre l’escalier en colimaçon d’Holes In The Wall, coup d’essai précoce et coup de maître incontesté qui passait alors en revue des décennies de culture pop UK. The Electric Soft Parade se retrouve alors à l’affiche de Glastonbury, est nommé au Mercury Prize, remporte un Q Award… Et on est loin de s’imaginer qu’on les retrouvera en concert en appartement quelques années plus tard.

En haut : Holes In The Wall (2002), The American Adventure (2003). En bas : No Need to Be Downhearted (2007), Idiots (2013).

Sauf que la descente sera à l’image de l’ascension : puissante. Dès 2003, The Electric Soft Parade délaisse quelque peu son côté Boo Radleys / Blur / Teenage Fanclub et livre un deuxième album davantage porté sur le psychédélisme de Syd Barrett. La presse est encore là pour en parler (plus pour longtemps), mais The American Adventure – moins immédiat – ne convainc pas autant qu’Holes In The Wall. Certains titres – Things I’ve Done, Bruxellisation, Lights Out, Lose Yr Frown – sont restés, mais les tentatives d’émancipation des frères White les conduiront finalement à être lâchés par leur label de l’époque (BMG). Si bien que la suite n’aura d’échos qu’auprès des initiés. Ce n’est que quatre ans plus tard, que les frères White feront leur retour avec un troisième album. No Need To Be Downhearted se veut plus synthétique. On pense aux claviers de Grandaddy, mais aussi à Weezer (Misunderstanding). À l’écoute, il est difficile d’imaginer que celui-ci a été enregistré dans un studio aménagé dans un Portakabin du festival Truck Records. Mais c’est pourtant le cas. Ensuite, The Electric Soft Parade ne donnera plus de signe de vie discographique jusqu’en 2011, et la parution d’un EP (The Quick One), puis celle d’un quatrième effort – Idiots (Helium, 2013) – pour lequel les frères White avaient décidé de réunir toute l’équipe ayant autrefois travaillé sur Holes In The Wall. Un disque en forme de bilan, résolument tourné vers le passé et l’Amérique. Une œuvre sincère, authentique (comme toujours) et se clôturant par le piano-voix Never Again. Comme un pied de nez à Start Again, le titre qui ouvrait Holes In The Wall en 2002. Comme si une page se tournait. Dans la plus stricte confidentialité.

Stages, le cinquième album de The Electric Soft Parade sort ce mercredi 8 janvier chez Chord Orchard.

Si Thomas White a aussi publié trois albums avec Fiction Aisle, la petite histoire retiendra que nous débutons cette nouvelle décennie avec The Electric Soft Parade. Stages fait à la fois figure de retour inespéré, et de disque à part. « C’est un disque qui me surprend constamment et qui m’accable. C’est peut-être le disque le plus important que nous ayons enregistré. Je pense que quiconque ayant déjà connu un chagrin ou ayant dû y faire face devrait un jour l’entendre », confie Thomas White, dans un entretien accordé au magazine RGM. Le chagrin en question n’est autre que le deuil d’une mère (de leur mère), disparue durant les six années qui ont séparé Idiots et Stages. Auto-produit, le disque sort sur Chord Orchard, un label créé par des frères White aujourd’hui bien décidés à ne plus dépendre de personne. Si ce n’est sur leurs soutiens – encore nombreux – qui avaient bien voulu contribuer au financement de ce retour discographique. The Electric Soft Parade n’aura rien touché des 15 000 Livres Sterling récoltés sur Pledge Music. Le somme a quant a elle bel et bien été engloutie par la plateforme mise en faillite. « Nous ne voulons pas vraiment discuter de cet épisode. Car pour nous, celui-ci s’est révélé extrêmement toxique et a presque complètement fait dérailler le projet. Nous dirons cependant que le soutien infaillible que nous avons ressenti de la part de nos fans du monde entier a été extrêmement solide pour nous. Notamment lorsque nous nous sommes demandés si nous allions avoir la force et l’énergie pour aller de l’avant et terminer ce disque (…) La cupidité d’un homme a précipité la destruction presque totale de l’art d’un autre, c’est un fait tragique du monde moderne », indique Thomas White, toujours chez RGM.

Stages est donc un disque sorti dans la douleur… Évoquant la douleur. Mais contre toute attente, celui-ci se révèle bien plus euphorisant et épique que tout pourrait le laisser supposer. Stages frappe tout d’abord par la longueur des sept titres proposés par The Electric Soft Parade (la plupart d’entre eux vont au-delà des sept minutes, et l’un d’entre eux – On Your Own – dépasse les 12 minutes). Et c’est justement ce parti pris qui fait la force de ce cinquième album. Tout monte crescendo. Ici, petit à petit, tout atteint une sorte de climax mélancolique et mélodique, appuyé par un arsenal d’antalgiques composé de murs de guitares, de notes de piano et d’incursions de cuivres. À ce titre, On Your Own et Roles Reversed sont justement de parfaits condensés de ce qu’est Stages : la captation d’un combat, « un guide pour affronter la perte et le deuil », conçu comme un ascenseur émotionnel qui ne descend jamais véritablement. Selon les hauteurs parcourues, on peut croiser Richard Hawley (Saturday, Fragments), Doves (les fantastiques Never Mind, Left Behind, On Your Own) et même Bowie (le très glam The Bargain). Il n’empêche que Stages reste avant tout un disque marqué par la sincérité et le savoir-faire des frères White qui ne sont peut-être jamais montrés aussi profonds, ambitieux et généreux. Ils sont de retour parmi nous, et ont résolument des choses à apporter, ainsi qu’à nous offrir. Stages est également une résurrection qui appelle d’autres lendemains puisque Thomas et Alex White ont d’ores et déjà annoncé qu’ils publieront un autre album dès cette année. Ça s’appellera Avenue Dot, et il y serait question d’un « ensemble de chansons plus heureuses, plus positives et plus avant-gardistes ». Mais comme rien ne passe jamais tout à fait comme prévu avec The Electric Soft Parade, prenons le temps de savourer ce Stages aux vertus salvatrices. Que ce soit pour eux, mais aussi pour nous.

 

 

 

Bandcamp Chord Orchard