Stephen Malkmus – Traditional Techniques

(Domino)

Sans faire de bruit, l’ex-Pavement effectue sa troisième révolution en autant d’albums. Cette fois, Stephen Malkmus a décidé de se donner carte blanche pour livrer son chapitre « folk contemplatif ». Et celui-ci s’avère assez formidable.

Les capacités d’un dilettante sont très souvent sous-estimées. Surtout dans ce monde devenu ultra compétitif (peut-être plus pour longtemps, ceci dit) où il serait devenu primordial de constamment se vendre, de montrer qu’on aurait absolument la bonne opinion sur tout, ou encore de « statut-fier » à tout va pour se convaincre que l’on ferait tout mieux que les autres. Et parce que cet air de ne pas y être, parce que l’absence d’envie de se mettre inexorablement en avant, parce qu’on aimerait parfois qu’il y ait une prime à la discrétion et à la retenue, parce que tout ça… On se voit irrémédiablement attribué le pack « nonchalance, all inclusive ».

Comme beaucoup de dilettantes, le ″slacker″ en chef Stephen Malkmus a pas mal donné le change. Du moins, il a toujours tenu à se montrer égal à lui-même, sans jamais se cacher. Nigel Godrich ne disait-il pas qu’il hallucinait totalement de le voir improviser de nouvelles paroles au dernier moment, en plein enregistrement ? Notamment au cours de la chaotique mise en boîte du dernier album en date de Pavement (Terror Twilight, 1999) ? Si si, c’est bien le cas… Avec – en plus – ce petit côté tête à claques à la ″laissez-moi tout contrôler″. Mais quelque part, tant mieux. Car sans cela, Pavement n’aurait sans doute jamais élevé le « cool » élégant au rang d’art à part entière. Son œuvre, en général, n’aurait sans doute jamais traversé les âges du rock arty, et influencé d’autres grands de ce monde indé. Blur, pour n’en citer qu’un, n’aura jamais été aussi flamboyant et à hautes températures que sous perfusion ″Pavement″.

Stephen Malkmus
(Crédit Photo : Samuel Gehrke)

Quand on pense dilettantisme ou nonchalance, on pense également à quelqu’un qui ne serait pas vraiment – disons… – productif. Sauf que dans les faits et en dehors de Pavement, Stephen Malkmus c’est tout de même huit albums, dont trois en l’espace d’autant d’années. Que ce soit avec ou sans ses Jicks. Son premier album solo était une merveille. Et ses disques en Jicks, même s’ils se révèlent parfois un peu trop denses, recèlent des moments assez imparables. On n’ose même pas imaginer ce que certains donneraient pour proposer des titres comme (Do Not Feed The) Oyster, Animal Midnight, Cold Son, Real Emotionnal Trash, Tigers ou J Smoov.
Et là encore, il ne s’agit que d’une petite poignée d’exemples donnés à la volée. Stephen Malkmus y faisait-il du surplace ? Peut-être – même si ça se discute – mais les chansons, certaines géniales, étaient là. Et contrairement à d’autres que l’on continue de glorifier aveuglément, difficile de relever une quelconque faute de goût.

Il y a deux ans, Stephen Malkmus sortait notamment le jouissif Sparkle Hard, parfois injustement boudé pour ses quelques – mais réussies – tentatives d’autotune (le syndrome Lambchop). Pourtant, il s’agissait bien d’une pépite aux guitares 90’s (Shiggy, Bike Lane), aux ballades satinées de cordes (Solid Silk), et à la folk terriblement inspirée (Middle America, Refute en duo avec Kim Gordon).
Au milieu de tout ça, on retrouvait même l’un de ses plus beaux feux d’artifice (Kite). Bref, des choses auxquelles nous n’avions plus totalement droit auparavant… Avec Sparkle Hard, Stephen Malkmus continuait non seulement d’être productif, de (bien faire) le travail, mais en profitait également pour s’éparpiller un peu et sortir de ses – derniers – sentiers battus. Le grand écart sera encore plus conséquent avec le Berlinois et ″chamber″ électronique Groove Denied sorti l’année dernière. Tout cela pour dire que pour un nonchalant, Stephen Malkmus se défend plutôt pas mal. On aurait même tendance à dire que la facilité serait davantage de notre côté, à considérer que ce dernier aurait déjà tout donné. Sans véritablement faire attention à ce qu’il propose, ou à ne plus prendre la peine de s’y attarder.

Avec Traditional Techniques, c’est comme si Stephen Malkmus était devenu l’un de ces ″men in dashikis and their lefties weeklies″ sur lesquels il pointait sa légendaire ironie il y a une vingtaine d’années (Embassy Row). Le ton penche à gauche. Il est apaisé, détaché, parfois absurde (ACC Kirtan). Mais régulièrement précis, pertinent et poétique. Comme sur Shadowbanned où il ne lui suffit que de quelques mots pour ajuster son analyse quant à nos modes de vie connectés : ″Sky high on Reddit, kharma fly/ Over Amazon wheatfields and rivers of Red Bull / Drip, gush, drip data-driven / Skip to the part where the left bros parody TED Talks″. Mais ce qui frappe le plus, c’est la forme ″flower power″ avec laquelle éclot ce disque. Bien entouré – notamment par Chris Funk (un Decemberists qui était à la production de Sparkle Hard) et le guitariste Matt Sweeney (Zwan, Bonnie ″Prince″ Billy) – Stephen Malkmus y va cette fois-ci de ses aspirations et inspirations folk. Sans demi-mesure, et avec une profondeur psychédélique qui n’avait encore jamais été autant explorée. Ça se passe notamment sous l’impulsion de Qais Essar, qui vient ici faire planer ses instruments orientaux au-dessus du savoir-faire jangly acoustique de Malkmus.

Si cette petite merveille qu’est ACC Kirtan en est sans doute l’exemple le plus flagrant, ces aplats cosmiques rayonnent sur la totalité du disque. Autant sur les tendresses boisées de Malkmus (The Greatest Own In Legal History, What Kind Of Person, Signal Western, la formidable et inquiétante Amberjack…), que sur les tentatives les plus directes. Xian Man – aux motifs quasiment touaregs – s’affirme comme une rencontre miraculeuse entre Tinariwen, les Stones et le Velvet. Quant à Shadowbanned, il s’agit tout simplement d’un autre single qui brille par sa décontraction absolue. C’est drôle et il ne s’agit peut-être pas d’une référence pour tout le monde, mais on pense un peu au Minesotter de Courtney Taylor. Ou du moins à la folk dégingandée et ″sans prise de tête″ qu’ont déjà pu nous offrir les Dandy Warhols lorsqu’ils essayaient de faire comme Beck. Toujours est-il que Xian Man et Shadowbanned montrent aussi que ce Traditional Techniques n’est pas qu’un disque contemplatif, il sait également se montrer ″fun″. À l’image de Juliefuckingette, la miniature pop d’une efficacité exemplaire placée à la toute fin de ce périple qui veut prendre son temps.

Et il en faut pour véritablement s’engouffrer dans Traditional Techniques, et ainsi apprécier ce recueil de folk songs contemporaines et imaginaires à sa juste mesure. Stephen Malkmus peut se permettre de faire ce qu’il veut, quand il le veut : notre dilettante de service vient cette fois de livrer son chapitre mystique, et il se trouve que celui-ci est assez formidable.

 

 

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