(Sandy) Alex G – House Of Sugar

(Domino Records)

On peut avoir la trentaine, aller conduire et chercher sa descendance toute la semaine à l’école et faire illusion dans des discussions d’adultes, tout en les regardant comme si on était encore tout petit. Il n’empêche que lorsque l’on sera revenu chez soi, on sautera sur le premier quart d’heure de semi liberté pour faire « joujou » avec une appli dans laquelle un petit plombier passe son temps à faire des courses de kart avec un champignon, une princesse ou encore un dinosaure accro aux carapaces.

On peut aussi avoir la trentaine, être à l’heure à ses rendez-vous professionnels. Plutôt bien fagoté, mais avec toujours ce petit détail qui cloche : sans doute ce sac à dos fourre-tout qu’on n’a toujours pas mis au placard depuis les « années collège ». Enfin, on peut aussi avoir la trentaine déjà bien tassée, parler toute la journée à des personnes à plutôt hautes responsabilités, et puis conclure l’après-midi sur un goûter « céréales » avec sa fille, tout en faisant une story Instagram – qui n’intéressera pas grand monde – de sa tasse E.T. Ce même extraterrestre au teint pâle et à la peau fripée qui aura marqué notre enfance de gamin des 90’s.

On s’arrêtera là car la liste peut être longue. Surtout, elle n’aura pour effet que de démontrer ceci : les responsabilités ne nous conduisent pas forcément à devenir un adulte à part entière. En tout cas, il y a en chez qui ça ne fonctionne pas. Parfois, les gens autour de soi trouvent ça amusant. Mais à d’autres moments, ils vous le reprocheront. Alors on essaie de se trouver des amis un peu pareils, et – bonne nouvelle – il se trouve qu’on en a déniché un nouveau. Et celui-ci prend la forme d’un disque.

House Of Sugar est le neuvième album de l’esthète Lo-fi Alex Giannascoli, aujourd’hui connu sous le nom de (Sandy) Alex G. Son troisième sous le pavillon Domino, après un Rocket qui a pas mal fait parler de lui il y a deux ans, au point de faire d’Alex G l’un des nouveaux héros de l’Indie US. Et c’est tout fait ça : sa Maison de Sucre – ou de pain d’épices – se situe à la croisée des chemins entre l’enfant et l’adulte que lui aussi a, semble-t-il, du mal à véritablement devenir. Tentations, vieilles habitudes, envies, raison de bonhomme responsable… Difficile de s’y retrouver. Il est un peu paumé. Mais contrairement à nous, il magnifie cet état de fait. House Of Sugar fascine par ses va-et-vient constants entre clichés « indie » (d’ado mal dans sa peau) de ses débuts, folk adulte et boucles expérimentales qu’ils égrènent comme le ferait Gretel avec ses petits cailloux pour baliser son parcours.

(Sandy) Alex G. (DR)

Tout ça, il le raconte. À sa manière, de façon cryptique et avec parfois très peu de mots. Notamment dans Walk Away. Giannascoli semble vouloir quitter la peau du personnage lo-fi qu’on a bien voulu faire de lui. L’intro est insupportable. Il chante délibérément faux, à la manière de l’artiste maudit, incompris – mais adulé par une petite poignée – qu’il a aussi sans doute rêvé d’être lorsqu’il était plus jeune. Il se comporte comme l’ado « tête à claques » qui ne peut s’empêcher d’en faire des tonnes pour gâcher la photo de famille… Puis tout se met en place : la rythmique vient caler tout ça et on a droit à une vraie chanson. Ou plutôt à une boucle insistante dans laquelle Giannascoli ne fait que constater son surplace : « Someday I gonna walk away from you. Not today, not today, not today, not today », répète-t-il inlassablement. La guerre semble perdue d’avance. Faire la paix avec le monde pragmatique des adultes ? Ce ne sera visiblement pas pour maintenant. Alors, il décide d’explorer, de « psychologiser » le thème. À fond.

La tentation de l’enfant sera poussée jusqu’à l’addiction que peuvent ressentir les adultes. Hope est une chanson racontant l’histoire d’un ami qui n’a pas survécu à ses prises de drogue. De même, Gretel ne retourne pas dans la maison de la sorcière pour aller sauver son frère Hansel. Ce qu’elle veut, ce sont les friandises. Elle est un peu à l’image de Giannascoli qui ne peut s’empêcher de s’amuser avec ses instruments et ses petites machines. Intenable, comme si on venait de lui acheter sa première console : tous ses petits bricolages sont concentrés au milieu du disque. On ressent les obsessions (Near) de (Sandy) Alex G, l’ambiance des films qu’il a sans doute dû voir lorsqu’il était gosse. On pense notamment à Spielberg, et à ce qu’en a pu faire depuis une série comme Stranger Things (la formidable Sugar).

Cet ensemble de cinq titres peut heurter. Il est peuplé de voix bizarres, de petits monstres – parfois humains (Bad Man) – que Giannascoli s’éclate à incarner. S’il peut paraître difficile à apprivoiser, ce passage forme un tunnel de curiosités propres à l’univers des contes qui devient peu à peu familier. Ce tunnel dispose aussi d’une entrée et d’une sortie. Et c’est là qu’Alex Giannascoli se montre particulièrement flamboyant. Avec une folk que l’on rarement entendue aussi intense depuis Neutral Milk Hotel (Hope), et qui – bien souvent – renvoie directement à un Elliott Smith en solo (Cow, In My Arms, Crime), ou avec ses Heatmiser (Gretel, assurément l’un des plus beaux singles de l’année).

Brillant, il l’est tout autant sur Southern Sky, une virée folk rendue définitive par la présence d’Emily Yacina. « It’s okay, we don’t cry, we love the southern sky », House Of Sugar est également une toile, celle d’une Amérique profonde fouettée par la poussière de ses compétitions de stock car. Faisant de (Sandy) Alex G, un « working class hero » psyché de la ruralité US, et un explorateur de la culture populaire américaine. SugarHouse-Live, enregistrée dans des conditions live, s’écoute d’ailleurs une pinte dans une main, et la queue de billard dans l’autre. Derrière, la pub néon pour la bière locale s’allume, puis s’éteint, puis se rallume, puis s’éteint à nouveau. On imagine la scène.

Toujours est-il que lorsqu’il se met dans la peau d’un adulte, on réalise surtout à quel point Giannascoli est un extraordinaire musicien. Les mélodies, les arrangements de cordes, ces quelques notes de piano, ces accords de guitares à la Red House Painters (ceux-là même qui avaient sublimé le Yawn de Bill Ryder-Jones), ces petits motifs solos disséminés ici et là font de House Of Sugar un disque totalement addictif. Dans sa maison de pain d’épices, on y retourne inlassablement pour y dérober ce que l’on souhaite. Ça dépend de l’envie, de l’humeur du moment, et qu’importe si la sorcière est dans les parages. Même pas peur. C’est ce qui s’appelle une formidable mise en abyme… Et un grand disque pour les adultes qui n’ont pas encore tout à fait grandi.

 

 

Tracklist
1. Walk Away
2. Hope
3. Southern Sky
4. Gretel
5. Taking
6. Near
7. Project 2
8. Bad man
9. Sugar
10. In My Arms
11. Cow
12. Crime
13. SugarHouse – Live

(Sandy) Alex G

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