Robert Forster : ″Je n’aime pas la musique expérimentale″ – Interview

C’est après s’être recueilli sur les tombes de Serge Gainsbourg et Samuel Beckett que l’Australien a rencontré Fanfare autour d’un café crème, dans un bar près du cimetière Montparnasse. Dans cet entretien, il revient sur son idée de l’album parfait, sur sa lassitude de ne parler que de lui dans ses chansons, mais aussi sur son envie de composer du krautrock.

 

La musique n’est plus un travail à plein temps pour toi. Tu as une carrière de journaliste depuis 2005. Tes sorties d’albums sont espacées. Quelle place occupe la musique dans ta vie aujourd’hui ?

Elle occupe une grande place. Ce sera toujours le cas. Je compose sans arrêt. Même en tournée je joue dans ma chambre d’hôtel. La majorité du temps je n’en tire que des ébauches, mais je suis heureux. J’ai une routine. Quand je me réveille le matin, j’écris pour mon travail de journaliste. L’après-midi est consacré à la guitare.

L’album est court, il ne comporte que neuf titres. Pourrais-tu nous dire pourquoi ?

Il n’est pas court pour moi. Il est juste parfait. A de rares exceptions, je trouve qu’un auteur compositeur doit s’exprimer en 35 minutes maximum. Regarde Gainsbourg. L’Histoire de Melody Nelson ne dure que 29 minutes. Et c’est son œuvre la plus célèbre. Je n’ai enregistré que six minutes de plus. Pourquoi les films durent entre 1h30 et 2h ? Parce que c’est le temps nécessaire pour raconter une histoire sans lasser le spectateur. C’est pareil pour la musique. J’applique cette règle à la lecture. Un livre de plus de 300 pages me repousse d’entrée de jeu. Le seul à avoir réussi à me passionner avec un pavé est Marcel Proust. Personne n’a réussi un tel exploit.

Tu avais laissé deux titres de côté pour ton album précédent. Les as-tu utilisés pour Inferno ?

Il s’agit de I’m Gonna Tell Her et Life Has Turned A Page. Je n’étais pas satisfait de la façon dont elles étaient enregistrées pour Songs To Play. Elles méritaient un meilleur traitement. Je ne compose que peu de chansons. Je n’ai qu’une dizaine de titres prêts à être enregistrés pour chaque album. Chacun d’entre eux doit être excellent. Je refuse de faire du remplissage. Si un titre ne me plait pas une fois enregistré, je le garde systématiquement pour le prochain album. Ils ne sont pas réarrangés, justes enregistrés d’une meilleure façon.

29 années après avoir travaillé avec Victor Van Vugt sur Danger In The Past, tu lui as demandé de produire Inferno. Quelle en est la raison ?

J’aime le son riche et ample qu’il arrive à créer. C’est le seul qui arrive à mettre aussi bien ma voix en valeur. J’ai l’impression que c’est ce dont les journalistes parlent le plus. Ils semblent adorer ma voix sur Inferno. J’en suis vraiment flatté. Lorsque je l’ai initialement contacté, il y a deux ans, il habitait à New York. Ça compliquait tout pour l’enregistrement. J’ai laissé tomber l’idée. Entre temps il a déménagé à Berlin avec toute sa famille. Il a son propre studio d’enregistrement là-bas. Au niveau logistique c’était parfait. Nous avons travaillé en plein été. La chaleur était tropicale à Berlin. L’un des étés les plus chauds de l’histoire de la ville. Heureusement son studio était au frais, en sous-sol, juste en dessous de la Sprée.

Tu as récemment sorti un livre sur ta relation avec Grant McLennan, avec qui tu as fondé The Go Betweens. Avoir passé autant de temps à revisiter le passé a-t-il influencé l’écriture de Inferno ?

Absolument pas. J’ai pris de l’âge et du recul. Grant fera toujours partie de moi. Peut-être que quelque chose en ressort sans que je ne m’en rende compte. Le seul disque inspiré par Grant est The Evangelist. Je l’ai enregistré en 2007, un an après sa mort. Je n’ai pas pensé à lui pour Inferno, ou Songs To Play, l’album précédent.

Crazy Jane And The Day Of Judgement ouvre l’album. C’est une adaptation d’un poème de Yeats. Pourrais-tu nous parler de l’origine de ce morceau ?

En 2015, j’ai été approché par des Dublinois qui organisaient un grand concert pour célébrer les 150 ans de la naissance de Yeats. Ils voulaient organiser un événement avec des artistes du monde entier. Ils m’ont envoyé des suggestions de poèmes. Crazy Jane And The Day Of Judgement était l’un d’entre eux. Je venais juste de composer une musique que j’adorais. Les deux se sont mariés à merveille. Deux semaines plus tard, je me suis retrouvé sur scène à Dublin à jouer avec un groupe. De nombreux autres artistes comme Anna Calvi étaient présents. J’ai réalisé à ce moment précis à quel point j’aimais ce titre. Je voulais qu’il figure sur mon prochain album.

Es-tu un lecteur assidu de poèmes ?

J’en lis régulièrement sans être pour autant un passionné de poésie. J’aime surtout les poétesses. Sylvia Plath, Anne Sexton. Mais aussi TS Elliot et une partie de l’œuvre d’Allen Ginsberg.

Cette adaptation du poème de Yeats est, avec Life Has Turned A Page, le seul titre qui ne parle pas de ta vie sur l’album. T’est-il difficile d’écrire sur autre chose que ce que tu as vécu ?

Ecrire sur un autre sujet m’apporte une grande satisfaction. Quand j’y arrive. Il est si facile de parler de moi que je n’ai pas souvent l’occasion de m’exprimer sur d’autres sujets. A tel point que je sature. Moi, moi, moi et encore moi. Je finis par m’ennuyer. C’est pourquoi j’ai composé Life Has Turned A Page qui parle d’une histoire vécue par quelqu’un d’autre. Je ne suis pas une exception. N’importe quel autre artiste te dira qu’il est plus facile d’écrire sur lui-même plutôt que sur quelqu’un d’autre.

Plus tu avances dans ta carrière plus tes chansons deviennent mélodiques. A quoi cela est-il ?

Il m’a fallu travailler dur pour y arriver. J’accorde plus d’importance aux mélodies que par le passé. Tous les artistes que j’ai écoutés ces dernières années sont doués pour les mélodies. Je n’aime pas la musique expérimentale, j’aime les chansons. C’est ce que j’ai envie de composer.

Tu ne te retrouves donc pas dans le krautrock, un style à la fois mélodique et expérimental ?

Étrangement, si. J’écoute Can, Amon Düül, Neu!. J’aimerais un jour tenter quelque chose de similaire. Un titre de sept minutes qui arrive à captiver les gens. La majorité des titres de sept-huit minutes me donnent envie d’appuyer sur stop avant même la moitié du morceau. Ce qui est certain, c’est que je n’arriverai pas à composer du krautrock seul sur une guitare acoustique (rire).

Tu étais justement entouré de multi-instrumentistes pour l’enregistrement de Inferno. Était-ce pour permettre aux chansons de pouvoir prendre des directions différentes ?

C’est surtout pour une question du budget. Scott Romiley a participé à mes deux derniers albums. Il peut jouer du synthé, de la basse, de la trompette, de la guitare et chanter. Il sait ce qu’il fait et il connaît mon travail par cœur. Peu importe l’instrument, il sait instinctivement comment s’adapter à mes envies. Il comprend mes chansons et il comprend ce que je fais. Gérer des musiciens qui ne savent jouer que d’un instrument peut vite tourner au cauchemar.

Il y a quelques mois tu as effectué une tournée particulière en Australie, dans des maisons, chez des particuliers. Était-ce ton idée ?

C’est quelque chose de plutôt courant en Australie. Ça a commencé là-bas avant de se développer dans d’autres pays. J’ai adoré cette tournée. Elle m’a fait sortir du circuit des clubs en amenant ma musique là où elle n’avait pas été depuis le début des Go-Betweens. La façon dont j’adapte mes titres pour ce type d’occasion fonctionne à merveille avec l’atmosphère du lieu. Chaque personne présente est un fan. Ils prêtent attention à mes morceaux, aux paroles. C’est l’idéal car je suis un auteur compositeur.

Ton fils joue dans un groupe qui marche plutôt bien, The Goon Sax. Quel est ton regard sur sa carrière ?

Je suis très heureux pour lui. Il est si jeune que je pensais qu’il allait se contenter d’enregistrer des albums. Mais non, il s’est retrouvé en tournée européenne à 17 ans. Il était encore à l’école. Il est déjà conscient du business. Il sait qu’il faut travailler dur pour gagner peu d’argent à l’arrivée. D’un autre côté, on prend parfois du bon temps. C’est aussi gratifiant. J’espère juste que tout va bien se passer pour lui.

La quasi intégralité de ton œuvre est difficilement trouvable en format physique. Y a-t-il espoir de voir tes albums solos et ceux des Go-Betweens réédités hors de coffrets en éditions limitées et hors de prix ?

J’en suis conscient. Je me bats pour ça depuis des années. Je ne lâche pas l’affaire. Un deuxième coffret des Go-Betweens va sortir. Mais j’essaie aussi de faire en sorte que les albums du groupe et les miens soient disponibles individuellement. J’y travaille dur, c’est frustrant de ne pas y arriver aussi vite que je le souhaite. J’ai envie de le faire pour tous les fans qui me le demandent depuis des années. Je leur dois bien ça.

Crédit Photos : Alain Bibal

Merci à Marion Seury

Discographie :

  • Danger in the Past (1990)
  • Calling from a Country Phone (1993)
  • I Had a New York Girlfriend (1995)
  • Warm Nights (1996)
  • The Evangelist (2008)
  • Songs to Play (2015)
  • Inferno (2019)

www.robertforster.net

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