Red : « Faire de chaque disque un objet unique » – Entretien

(Bisou records)

Le label éditeur Bisou Records vient de prendre l’excellente initiative de rééditer Felk Moon, album de RED initialement sorti en décembre 2018, sous la forme d’un CD enrichi d’une centaine de dessins de l’artiste, sélectionnés parmi ceux qui ont constitué chacune des pochettes de l’enregistrement. RED avait en effet conçu l’idée que chaque copie de ce disque devait faire l’objet d’une pochette originale, inédite, exclusive et surtout dessinée par lui, de façon à ce que chaque auditeur tienne entre ses mains un objet unique. Entretien.

Tu mènes depuis des années un parcours singulier dans le circuit rock, très marqué par une démarche artisanale. Tu ressors aujourd’hui l’album Felk Moon, sorti en décembre 2018 sur Bisou Records, accompagné d’un livre qui sélectionne une centaine de dessins qui ont servi d’illustrations pour les pochettes uniques que tu as conçu pour la sortie de ce nouveau disque.

Oui, je l’avoue, j’ai un goût prononcé pour l’artisanat. J’ai moi même dessiné chacune des pochettes de cet album, ce qui fait de chaque disque un objet exclusif. Cette démarche était un peu une réaction contre l’industrie du disque et de façon plus globale l’uniformisation qu’on nous impose désormais, et qui gagne chacun des espaces de nos vies quotidiennes. L’art n’échappe malheureusement pas à cette dérive, à la standardisation. Il faut aller à l’encontre de ce mouvement, je crois. Cela m’inquiète beaucoup en fait.

Un enregistrement discographique reste une œuvre à part entière, en trois dimensions. On a l’impression aujourd’hui que sortir un album est devenu une simple information. En tout cas c’est traité comme tel. Sortir un long format en faisant en sorte qu’il existe en tant qu’objet unique pour chaque copie était une manière de résister, de dire que cette uniformisation ne nous touche pas.

Je suis donc très heureux que ce livre-CD puisse sortir avec cette sélection de dessins, comme témoignage de cette aventure. Il est d’ailleurs préfacé par Philippe Katerine, lui aussi très préoccupé par ces questions. Il faut aussi saluer le travail remarquable d’Isabelle Magnon et Quentin Rollet, de Bisou Records, sans qui ce projet fou n’existerait pas. Ils ont cette même conception de ce que doit être un disque.

© C.DAVID

 

Tu a donc beaucoup peint depuis quelques mois….

Oui, je prépare d’ailleurs  une exposition avec une galeriste. J’ai réalisé pour Felk Moon plus de 650 pochettes différentes quand l’album est sorti en décembre dernier. Il y aura encore 300 pochettes en plus. A la sortie de l’album , cette idée folle a donc occupé mes journées ! Maintenant un peu moins, mais je suis toujours au travail…

Ta musique remue des choses introspectives, intimistes et personnelles assez profondes. Je pense notamment à la voix de ta fille Margot que l’on entend sur Felk Moon en résonance à un autre enregistrement que tu avais publié où on pouvait déjà entendre sa voix, mais à l’âge de trois ans.

Les sons extérieurs ont toujours fait parti de ma musique, ils constituent même une influence. Je ne prétends pas pour autant composer de la musique concrète ! Mais je ne m’enferme pas quand j’enregistre, je prends soin d’intégrer ces sons à mon travail. Ma façon de travailler a toujours été orientée « Do it yourself ». Les ingénieurs du son se taperaient la tête contre les murs si ils me voyaient travailler….

On retrouve sur Felk Moon la voix de ma fille à vingt quatre ans qui fait écho à sa voix de petite fille de trois ans qu’on entendait sur un ancien album. C’est un témoin du temps qui passe. A l’époque j’avais intégré sa voix sur l’album car nous habitions un appartement à Villeurbanne et la descente à la cave avait représenté pour elle une sorte de victoire. J’avais trouvé ça hyper touchant. Ma fille se souvient encore de ce moment particulier. Sur Felk Moon, j’ai voulu faire revivre ce moment mais avec l’empreinte du temps.

C’est très littéraire comme démarche…

Peut être, bien que mon admiration pour l’œuvre de Céline m’ait toujours empêché de prendre le stylo pour écrire en prose…

 

© C.DAVID

Pourtant il me semble que tu tournes autour de l’écrit depuis longtemps. Ton amitié avec Bertrand Belin, dont les textes sont très emprunts de cette ligne littéraire, n’est peut être pas un hasard.

Oui , c’est vrai que les textes de Bertrand sont absolument touchants et très bien écrits. Il a une sacré plume, c’est presque du roman. Il fait beaucoup de bien à la chanson française, soit dit en passant. Mais nous avons aussi des goûts musicaux très proches, Smog, Marc Ribot. Ce n’est pas pour rien que je l’ai invité sur Felk Moon.

 

Le CD, sur cette nouvelle édition, n’est pas enrichi de nouveaux titres.

Non, je suis de ceux qui pensent que quand un album est terminé, il ne mérite pas d’être complété. Évidemment tu es toujours tenté de revenir sur un enregistrement, mais je préfère l’idée selon laquelle un disque, une fois pressé et distribué, doit vivre avec ses qualités et ses défauts, en tant qu’objet figé. Heureusement d’ailleurs, sinon je passerais mes journées à corriger les défauts de tous mes disques !

Si je te dis que tes albums évoquent pour moi le travail de Kurt Wagner. Je te vois un peu comme le Lambchop français. Ça te parle ?

Ça fait plus que me parler, ça me flatte énormément. Je ne le connais pas personnellement mais ce groupe est un modèle du genre, qui prend des risques et n’a jamais choisi la facilité.

Tu as beaucoup joué avec Tonio Marinescu, batteur qui a disparu il y a trois ans.

Oui je pense beaucoup à lui, c’était un complice de toujours. Je l’ai connu à Rennes. Il venait toujours à mes concerts et nous évoquions régulièrement le Gun Club, les Cramps… mais j’ai découvert bien plus tard et par hasard qu’il jouait de la batterie, ce qu’il ne m’avait pas dit par humilité ou discrétion. Je vais te raconter une anecdote : un jour j’ai été invité à jouer dans une maison d’arrêt pour femmes. Tonio qui jouait de la batterie avec moi avait revêtu une perruque un peu ridicule, à la Cure, pendant le set. On s’était d’ailleurs un peu foutu de lui ! A l’issue du concert, l’une des spectatrices est venue lui demander un autographe et il s’est aperçu qu’elle le prenait pour le chanteur d’Indochine. Plutôt que de démentir, Tonio n’a rien dit et a signé Nicolas Sirkis ! Tu admettras qu’il faut une classe incroyable pour faire un truc pareil !

Propos recueillis par Christophe DAVID

Red « Felk Moon » (Bisou Records)

 

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