Ralph Of London : « Lawrence de Felt est comme un père pour moi » – Interview

Il a la trentaine, prend le thé quasiment tous les jours avec un certain Lawrence (Hayward, du groupe Felt) et pourtant, c’est en France – adossé aux briques rouges de notre pointe Nord – que le Londonien Ralph est venu s’épanouir. Cet ex-Proper Ornaments, qui a aussi accompagné le groupe post-punk Scritti Politti, en a eu assez des stéréotypes londoniens et c’est chez nous qu’il pose les bases de sa « shit pop ». Rencontre avec un semi-exilé, au t-shirt Go-Kart Mozart impeccable, en quête constante d’authenticité.

Comment t’es-tu retrouvé à faire de la musique en France ?
Grâce une rencontre que j’ai faite à Londres. Celle d’un mec – Franz – qui est devenu mon ami aujourd’hui et qui me disait qu’il y avait des musiciens qui pouvaient m’accompagner dans le Nord de la France. Et en particulier à Valenciennes. C’est comme ça que nous avons formé le groupe Ralph Of London. Avant ça, j’avais essayé de monter plusieurs projets. À Londres, mais aussi à Tokyo ou à Berlin. J’ai fait des disques, des concerts, des tournées et maintenant je suis en France, à Valenciennes. C’est une ville particulière, une vraie tapisserie sociale, où je sens qu’il y a vraiment un truc qui se passe entre les gens. Les désillusions liées à l’argent ou aux labels, ça n’existe pas. Ici, les gens avec qui je travaille ne sont là que pour la musique. Et c’est ce qui est important pour moi aujourd’hui.

Pourtant, Londres apparaît comme «THE» berceau en terme de musique…
Là-bas, tout le monde s’exprime de la même manière. Tout le monde parle des mêmes choses, tout le monde se comporte pareil. Londres est un endroit saturé en terme de musique. Là-bas, tu dois jouer de la guitare de telle façon, régler ton ampli de telle façon, raconter telle ou telle chose dans tes chansons, jouer telle reverb’… Si tu ne fais pas ça, personne ne te regardera, tu ne feras pas partie de la fameuse « elite of London ». Ici, en France, tu peux créer des choses nouvelles. À Londres, tu peux le faire aussi, mais personne n’y fera attention.

Tu as tout de même déjà un joli CV. Tu faisais notamment partie du groupe Proper Ornaments au tout début de l’aventure…
Je faisais effectivement partie du groupe au moment où ça a commencé… Et ça s’est terminé par un coup de cafetière sur la tête (rires). J’ai commencé ce projet avec deux personnes (qu’il ne souhaite pas nommer, ndlr). Et puis dans mon dos, ils ont essayé de signer pour un disque. C’est toujours comme ça que ça se passe avec les maisons de disques : ils vont voir le songwriter et derrière c’est « fuck the other guys ». Pour moi, c’était la fin du groupe. Aujourd’hui, je n’écoute plus ce que font ces gens (…) On avait commencé dans mon studio, dans un grand atelier du quartier d’Hackney à Londres. Ils venaient chez moi, on jouait ensemble jusqu’à des heures pas possibles pour développer notre son. Ça a duré trois ans. Je considérais que nous étions un vrai groupe et tout a été foutu en l’air pour une histoire de business. C’est ce qu’on appelle une « typical story ».

En 2018, au Paris Pop Fest, on t’a notamment vu à la batterie derrière Lawrence Hayward Felt. C’était lors d’un concert de Go-Kart Mozart…
Lawrence m’a remarqué parce que je jouais dans d’autres groupes. Ce qui me plaît chez lui, c’est qu’il a d’abord essayé de me connaître en tant que personne. On a parlé de musique, de disques, de groupes. Et après, il a seulement appris que j’avais déjà joué au sein de Scritti Politti et des Proper Ornaments. Entre nous, il y a eu une connexion. C’est comme si tous les deux, on partageait le même amour des choses. Lawrence est un esthète. Il aime les disques, les touche, aime ce qu’il y a à l’intérieur. C’est un véritable artiste attiré par les matériaux.

Tu le connaissais avant qu’il souhaite te rencontrer ?
Pas du tout. Et c’est ça qui est chouette. Parce qu’une amitié commence différemment si tu es déjà fan à la base. Par exemple, Mark E. Smith a eu une des centaines de musiciens différents, mais il n’a jamais voulu avoir des fans de The Fall avec lui. Tout simplement parce que les fans sonnent toujours faux. Avec Lawrence, on a commencé à jouer de la musique ensemble. Et seulement après, je me suis mis à écouter son back catalogue.

Il paraît que c’est lui qui a choisi le nom de ton projet Ralph Of London…
Lorsque mes musiciens sont venus à Londres, Lawrence s’est rendu à notre session. Le lendemain, en prenant le thé, il m’a dit que le groupe était vraiment cool et qu’on pouvait faire de belles choses. Lawrence est quelqu’un de très direct et d’hyper honnête. Je sais que je peux me fier à lui. Le premier nom du projet était Ralph And The Happy Campers, et il m’a dit que c’était vraiment un très mauvais nom de groupe. Que je devrais le changer… Alors j’ai inscrit un mot sur 50 bouts de papiers. C’est lui qui les a triés. Il a sorti Ralph of London, et c’est le nom que l’on porte aujourd’hui. J’ai de la chance de l’avoir à mes côtés, on prend le thé ensemble, on parle de musique ensemble, on partage nos DVD. Il est comme un père pour moi. Ses avis sont très précieux.

Ralph Of London
Ralph Of London.

Avec Ralph Of London, tu dis faire de la « shit pop ». Ok, mais c’est quoi au juste de la « shit pop » ?
Oui, nous sommes le premier et le meilleur groupe de « shit pop » du monde ! (Rires). La Shit Pop, c’est une notion de son super large, qui vient en contradiction avec la pop ultra-compressée que l’on entend aujourd’hui. Dans nos chansons, tu peux entendre de la pop, du rock, c’est un peu gras, il y aussi du blues. C’est comme l’appréciation de l’esprit pop à travers l’appréciation de notre environnement. C’est comme si on se jetait dans la vraie, ça a quelque chose de beau et en même temps, ça peut être sale. On n’a pas peur de se salir. Et si on fait ça, c’est parce qu’on ne cherche pas à sa faire de l’argent. On se consacre à la musique, aux visuels, à l’art. Et j’ai l’impression qu’il n’y a qu’ici – dans le Nord de la France – que l’on peut faire ça. Ici, les gens ont une approche complètement différente de la musique. Contrairement à Londres, on n’est pas empoisonné par une obsession capitaliste et commerciale.

Au printemps dernier, vous avez sorti un premier EP. Ça s’appelle Hopeless Melody, et dessus, on retrouve aussi une reprise d’Elliott Smith (Coming Up Roses)…
Hopeless Melody est une chanson sur la perte de l’espoir. Son message c’est que : quoiqu’il se passe, tu auras toujours la musique dans la vie pour remonter à la surface . La chanson Coming Up Roses d’Elliott Smith, je l’interprète comme un nouveau départ. Et pour moi, ce disque, ce groupe, c’est justement un nouveau départ. Elliott Smith est une référence, comme une torche qui me guide dans tout ce que je fais…

 

Il fait donc partie de tes influences…
Oui, au même titre que le Velvet Underground. Lorsque j’ai entendu ce groupe pour la première fois, je n’ai pas pu m’empêcher de les écouter sans cesse pendant des mois (il fait d’ailleurs jouer son batteur debout, comme le faisait Moe Tucker, ndlr). J’écoutais tout, tout le temps. Un ami m’avait prêté une box avec tout ce que le Velvet avait pu sortir. Un artiste comme Fela Kuti m’a aussi fait comprendre toutes les possibilités qu’il pouvait y avoir dans la musique. Ces sont les racines de ce que je fais aujourd’hui. Au même titre que Pulp, Sparklehorse, ou plus récemment les Sleaford Mods et Cass McCombs.

C’est quoi les projets pour Ralph Of London ?
Nous allons sortir un premier album. Ça s’appellera The Potato Kingdom. Tout a été enregistré, et il sortira dans le courant de l’année 2020. D’ici là, je vais continuer à faire ce que je fais : travailler en tant que plombier à Londres et revenir régulièrement en France pour dépenser l’argent que je gagne là-bas. Faire des jobs pas intéressants, pour ensuite faire de la musique et se consacrer à l’art… C’est un peu ce qui résume ma vie. Dans l’album, on pourra d’ailleurs écouter une chanson qui explore ce thème.

 

Ralph Of London sera notamment en concert à l’Aéronef (Lille) le 21 novembre prochain avec Dead Man Ray.

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