Post-scriptum : Chino Carrera, témoignage du batteur d’Asphalt Jungle

Dans Asphalt Jungle, la légende urbaine veut que tous les membres, hormis Patrick Eudeline, soient morts. De la dernière formation, ayant créé Poly Magoo, c’est en effet exact (même si Rikki Darling a disparu depuis 20 ans, sans laisser de trace). Mais tel n’est pas le cas d’un certain nombre de musiciens ayant fait partie du groupe pendant ses 2 ans d’existence. L’article de Fanfare évoquant la genèse de Poly Magoo et Love Lane a eu le mérite de faire sortir du silence certains d’entre eux, dont Chino Carrera, qui fut batteur et saxophoniste du groupe entre juillet 77 et mars 78 et qui est présent sur Planté comme un privé  / Purple Heart , le 2ème 45 tours d’Asphalt Jungle. L’occasion était trop belle de lui demander, pour la première fois depuis plus de 40 ans, de nous parler de son expérience au sein du groupe, d’évoquer cette période charnière où le diktat punk explosait et où chacun commençait à réaffirmer les racines musicales qui le portaient. Et où l’on parle plus aisément de Jackie Brenston et de Danny & the Juniors que des Damned et de Sham 69. Et c’est tant mieux. L’occasion aussi pour lui de battre en brèche certaines idées reçues.


Quel est ton parcours musical ?

Je viens de Malakoff (92). C’est à l’adolescence que j’ai rencontré Riton (de son vrai nom Henri Alfos, ndr), qui deviendra ensuite bassiste d’Asphalt Jungle. Adolescent, j’étais influencé, comme la plupart des jeunes de cette époque, par les Beatles, Stones, Who… Mon premier groupe s’appelait Lola Vibrato, notre première scène a été la première partie de Gilbert Montagné en 1971 (il venait alors de sortir son fameux The Fool) à la MJC de Malakoff, où nous répétions par ailleurs. On jouait pas mal de musique planante à cette époque, on entendait les rockers présents dans le public nous demander de jouer plus vite (rires) et on leur balançait Carol de Chuck Berry pour les « calmer ».

J’ai commencé la batterie en prenant des cours dans l’école de Dante Agostini et Kenny Clarke (située rue de la Fontaine-au-Roi, dans le quartier République). Les cours se tenaient chez Selmer, où l’on pouvait acheter des saxophones magnifiques. C’est en allant prendre des cours de batterie là-bas – où se trouvait également l’atelier des saxophones – que j’ai eu le coup de foudre pour un saxophone ténor laqué noir qui trônait en vitrine, et que j’ai commencé ensuite à apprendre à en jouer.

L’époque des Rockies des Halles (Chino à droite). Crédits photos : Yann Morvan : 1974-75.

Avec mon frère, qui se faisait alors appeler Ricky Beaulieu (et se fera connaître ensuite sous le nom de Hugo Beaulieu au sein des Go-Go Pigalles, ndr), nous avons lancé le groupe Ricky Beaulieu et les Starters. J’étais au sax et Riton à la basse. Nous étions un groupe de revival rock’n’roll ; nous avons été à l’époque très influencés par le film American Graffiti (film essentiel de George Lucas, sorti en 1973, évocation de la jeunesse américaine à la fin des années 50, et remettant en lumière toute la culture rock’n’rollienne des origines, de la musique aux voitures en passant par le style vestimentaire et les codes capillaires, ndr). Il faut faire la différence entre la démarche « déconnante » de groupes parodiques comme Au bonheur des Dames et celles, « revivaliste », qui était la nôtre. Pour te donner une idée, c’est notre groupe qui inspirera Margerin, qui traînait beaucoup avec nous à l’époque, pour créer le fameux personnage de B.D. Lucien. On ouvrait nos concerts avec Rudy’s Rock, un morceau de sax de Rudy Pompilli, le saxophoniste de Bill Haley & the Comets. Nous avions remporté le tremplin du Golf Drouot en 75, en faisant notamment une adaptation en français du « At the Hop » de Danny & the Juniors, intitulée  Allons tous au Golf. Henri Leproux (fondateur du mythique club parisien, ndr) en avait les larmes aux yeux.

Ricki Beaulieu et les Starters (crédits photos : archives personnelles des Starters)
Riton et Chino à l’époque des Starters, au Golf Drouot, 1975. (crédits photo : archives personnelles des Starters)


De quelle manière as-tu intégré Asphalt Jungle ?

A titre liminaire, je voudrais préciser que j’ai, pour préparer l’interview, relu un certain nombre d’articles que Patrick Eudeline a écrit sur cette époque. Je trouve qu’il a, pour certains points, largement réécrit l’histoire et j’aimerais rétablir la vérité sur certains faits.

J’ai rencontré Patrick le 1er juillet 1977 après un concert de Métal urbain au Bus Palladium. Nous n’y avions pas assisté mais on buvait tranquillement des bières au bar à côté avec Riton. On était à ce moment-là en disponibilité de Ricky Beaulieu et les Starters, que nous avions quitté peu de temps avant. A la fin du concert de Métal urbain, il y a eu une baston générale devant le Bus entre les punks et la bande de des rockers de Clignancourt (15 à 20 personnes).

En entendant le bruit dehors, Riton est sorti du bar, prêt à en découdre ; je l’ai suivi – forcément, on ne laisse pas tomber un pote : il se trouve qu’on connaissait bien la bande de Clignancourt (menée par le chanteur « Tintin » des Rocking Rebels) et on a réussi à calmer le jeu. Patrick était par terre, la clavicule cassée. Lorsque les policiers lui ont demandé la description du gars qui l’avait agressé, il a dit : « il portait un cuir et des santiags» et le flic me désigne et dit « comme lui ? » (rires) Patrick répond « Non, pas lui, un autre » (rires). Patrick dit souvent que c’est le président du fan-club d’Eddie Cochran qui lui a sauvé la vie lors de cette altercation. Dans les faits, le « sauvetage » a plutôt été réalisé par Riton et moi, qui avons calmé les rockers que l’on connaissait bien. En tant que musiciens de rock, c’était notre public et on faisait partie aussi d’une autre bande qualifiée « d’ultra violents ». On voit mal en effet un élément d’une bande de rockers qui s’était déplacés pour casser du punk changer d’objectif dans le feu de l’action. C’est plutôt une escalade dans la violence que l’on constate dans ces moments là.

Bref, tout le monde finit dans le panier à salade et en cellule. C’est au cours de ce séjour chez les flics que l’on discute avec Patrick et qu’on évoque l’idée de jouer ensemble. Je n’ai jamais été partisan de cette guéguerre entre rockies et punks. Si on creuse, on voit bien que nos racines sont les mêmes. C’est d’ailleurs moi qui ait suggéré à Marc Zermati de signer les Rocking Rebels sur son label Skydog, qui a abrité de nombreux groupes de punk, dont Asphalt Jungle, mais je vais y revenir.

Hormis Patrick et Rikki Darling, Asphalt n’avait plus de musiciens à cette époque, je n’ai pas le souvenir que l’on ait remplacé quelqu’un dans le groupe. Donc, à partir de cette date, on a assuré la « section rythmique » du groupe : moi à la batterie et Riton à la basse. Je suis donc resté de l’été 1977 au printemps 1978.

La rivalité Punks et Rockers peut maintenant sembler artificielle, mais elle correspondait à une certaine réalité. Il faut bien comprendre qu’en étant assimilé « rocky de banlieue » – même musicien – l’intelligentsia mondaine et arty qui organisait vernissages et autres manifestations culturelles, nous regardait avec défiance même si l’on pouvait se retrouver dans des fêtes que l’on pourrait qualifier de « branchées » (même si ce mot est bien plus tardif). C’est ce qui rend notre arrivée dans Asphalt assez historique car représentant un changement certain dans la démarche du groupe. On pourrait croire à première vue que Riton et moi sommes devenus « punks » au contact de Patrick et Rikki, mais c’est l’inverse qui s’est produit : Patrick a copié le look de teddy boy de Riton, la drape jacket, la bow tie et le reste.

Je connaissais Marc Zermati depuis l’Open Market, les rockies traînaient souvent rue des Lombards, pour le rayon rockabilly du magasin – Marc aimait vraiment le rock’n’roll et avait une culture importante dans ce domaine -, mais aussi pour « le Diable des Lombards » et ses hamburgers, et pour « Rock’hair », un coiffeur spécialisé dans les coupes fifties. Patrick connaissait bien Marc également depuis plusieurs années, mais je pense que l’arrivée de Riton et moi dans le groupe l’a intéressé, et nous a ensuite permis d’enregistrer le 2ème 45 tours sur son label Skydog, qui était le summum à cette époque. Patrick n’a pas, en tant que tel, « décidé » de sortir le disque sur le label. La coexistence punks (Patrick et Rikki) et rockers (Riton et moi) au sein du groupe, lui donnait une dimension originale en mélangeant les genres et en brouillant le message. Marc n’a jamais vraiment aimé le punk pur et dur, sectaire. C’est pour cela qu’il aimait bien le Clash, car ils avaient des racines, une culture. Marc était un mec intelligent et il avait compris que, ne sachant jouer d »aucun instrument ni chanter, il ne lui restait plus que la production musicale. Ce qu’il a parfaitement fait.

Les choses évoluaient, les lignes bougeaient. Nous avons rencontré Joe Strummer et Mick Jones le 29 septembre 1977 au Gibus, – où Asphalt Jungle jouait avec d’autres groupes ce jour-là- juste avant un concert qu’ils allaient donner au Bataclan. Nous avons bien accroché avec eux, c’était des gars très fins et intelligents, qui avaient une vraie culture musicale. Et, comme Patrick l’a écrit, c’est bien, pour le coup, Riton qui a prêté son pot de gomina ce jour-là à Strummer et Jones, qui commençaient à vouloir réaffirmer leurs racines musicales rockabilly. Strummer avait d’ailleurs indiqué qu’Asphalt Jungle avait été le meilleur groupe de la soirée, je pense qu’il avait bien accroché sur nous et la démarche du groupe.

Comment s’est passé l’enregistrement ?

On était dans un studio pourri, payé à l’heure. Il faut dire que trois heures pour 2 faces, ce n’est pas beaucoup et qu’il fallait gérer les « manques » de technique et la production du disque. il a fallu faire d’autant plus vite que Marc ne voulait pas payer une heure supplémentaire. On galérait sur les claquements de mains et les chœurs de fin. C’est moi qui ai suggéré à Patrick d’interpréter Purple Heart en mode mi-parlé, mi-chanté, et ça a donné ce truc un peu hybride, inédit à l’époque dans le punk français. J’ai par ailleurs terminé la chanson avec un morceau de saxophone. J’ai dit à l’ingénieur du son « envoie la bande, je te fais le solo dans la foulée » et j’ai vraiment tout donné. Le temps manquait, on arrivait au bout de la séance, j’ai réalisé la partie de sax en une seule prise. Du coup, Purple Heart est un exemple unique de punk-rock entre le chant et le talk-over, et le saxophone qui l’envoie vers ailleurs sur la fin. On fait parfois le lien entre le sax sur ce titre et le travail de X-Ray Spex, mais ce n’est pas comparable. Dans X-Ray Spex, cela couvre le chant, mon idée était vraiment de renforcer la rythmique et de faire un solo de clôture, de sonner comme « un sax pleurant presque sans larme » et de marquer mon empreinte sur cette galette. Pour X-Ray Spex, je trouvais que le sax était mal employé comme dans tous les groupes débutants car un sax ne doit pas jouer tout le temps sauf pour des riffs qui renforce une rythmique et/ou des solos. En l’occurrence sur ce morceau un solo final.

Je pense toujours que ce 45 tours est la meilleure chose qu’Asphalt ait enregistré.

Je voudrais en profiter – au delà de confirmer que non, je suis pas mort – pour réaffirmer quelques vérités : je lis souvent que Riton ne joue pas sur les disques d’Asphalt et qu’il n’était pas au niveau. C’est une insulte à sa mémoire. Parlant de Riton, Patrick a écrit qu’il « l’a pris par ce qu’il était censé connaître tout Gene Vincent, mais sur le disque il [lui] semble bien que c’est Rikki qui tient la basse. ». C’est assurément faux. Patrick n’a pas « pris » Riton. On s’est rencontré dans un car de flics et ensuite au commissariat de police après la baston du Bus Palladium et comme j’étais alors assez fan des Cramps, j’ai pensé que l’on pouvait tenter une association. Riton qui était mon « binôme » m’a suivi dans cette aventure.

Encore une fois, si je peux comprendre qu’on falsifie l’histoire à son avantage je m’interroge sur l’intérêt qu’il pourrait avoir en insinuant que Riton ne jouait pas sur les enregistrements en studio. C’est une contrevérité évidente, démentie par moi-même pour le deuxième disque et par le producteur Michel Zacha pour le troisième.

Je certifie que c’est bien Riton qui joue la basse sur Planté comme un privé. Par ailleurs, jouer dans les Starters tous ces morceaux de rock’n’roll qui étaient à notre répertoire, nécessitait un excellent niveau (Riton avait 7 ans de pratique de l’instrument en 78). C’était un plaisir pour un batteur de partager la section rythmique avec lui. Son modèle était John Entwistle des Who. Avec un modèle pareil, même si tu n’arrives pas l’égaler, tu as quand même un bon niveau (rires). De la même manière, Riton n’a jamais été un Hell’s Angel, ni de Malakoff ni d’ailleurs. Nous étions tous les deux des musiciens de rock’n’roll revival et il y avait, de fait, beaucoup de rockers dans nos concerts, y compris des Hell’s. Il ne faut pas réécrire l’histoire. Lorsqu’il a travaillé pendant une semaine au magasin Music Box, Patrick donne souvent l’impression qu’il avait des connexions avec les Hells et qu’il pouvait assurer une sorte de protection du patron du magasin (Patrick Mathé, ndr) vis-à-vis des Hell’s, mais ce n’est pas exact.

Verso de la pochette de « Planté comme un privé », Skydog, 1978. crédits pochette : Bazooka.

Tu as quitté le groupe peu de temps après ?

La dope était bien sûr présente dans le groupe, mais je n’en ai jamais pris pour autant, La seule fois que cela m’est arrivé, c’était des amphétamines car nous avions 2 concerts le même soir, au Golf Drouot et au Gibus. Mais en dehors de ça, jamais. Je me souviens avoir refusé catégoriquement que Rikki monte sur scène avec une shooteuse accrochée à ses vêtements. De la même manière, Riton n’en prenait pas pendant tout le temps où j’étais dans le groupe.

J’ai quitté Asphalt après la sortie de Planté…  au printemps 78, car j’ai senti que je perdais mon temps avec lui – Patrick a un côté « Florence Foster Jenkins » du rock : le chant, le rythme et la guitare étaient très compliqués pour lui – et que j’allais y perdre, à terme, également ma santé.

Je suis parti en Afrique, pour voir et faire autre chose. Je ne suis plus revenu dans la musique depuis plus de 40 ans. Nous nous sommes revus en 1984 avec Riton, il était devenu junkie au dernier degré. C’est un souvenir très pénible pour moi. J’ai essayé de le sortir de là mais il était irrécupérable, malheureusement (Riton décédera peu après en prison, atteint du VIH). En dépit de son caractère impulsif, c’était un garçon fragile, très influençable. Patrick disait toujours qu' »un chanteur punk qui n’est pas junkie n’est pas crédible ». Mais j’ai le sentiment que, contrairement aux 3 autres, lui n’y est pas allé à fond et aime mettre en avant son côté « survivant » qui, pense -t-il, lui donne davantage de crédibilité.

 

Merci à : Chino Carrera, Christian Eudeline.

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