Piroshka : « Nous nous sentons libres » – Interview

Se faire une opinion sur le premier album de Piroshka, Brickbat, n’est pas des plus simples. Composé de quatre membres de groupes ayant fait les belles heures de l’indie pop dans les 80’s et les 90’s, on s’accroche dans un premier temps à un fantasme. On traque ensuite ce que l’on a tant aimé dans la musique de Miki Berenyi (Lush), Kevin J McKillop aka Moose (Moose), Justin Welsh (Elastica) et Mick Conroy (Modern English). Sur cet album qui se dévoile sur la longueur, si l’on devine parfois les apports des uns et des autres, on trouvera finalement tout autre chose. Des chansons engagées, une pop à la rythmique implacable, une grande variété de chansons.
A quelques heures du lancement de leur tournée européenne, Miki et Moose nous ont reçus pour nous parler de la naissance du projet, de l’excitation (palpable) qu’ils ressentent, et bien entendu de leur passé au sein de leurs groupes cultes respectifs.

 

Pourriez-vous nous parler de la naissance de Piroshka ? Quelle est la personne à l’origine du groupe ?

Miki Berenyi : Piroshka est né sur les cendres de la reformation de Lush. Après avoir splitté en 1996 suite au décès de notre batteur Chris Acland, nous nous sommes réunis en 2015 avec Justin Welsh (ex-Elastica ndlr) à la batterie. La tournée qui a suivi nous a permis de nous reconnecter. Mick Conroy (membre de Modern English ndlr) nous a rejoints à la basse pour le dernier concert de Lush. Justin a senti qu’il y avait un potentiel, il trouvait dommage que le groupe jette l’éponge après tout ce travail. Je voulais juste rentrer à la maison et reprendre une vie normale. J’ai commencé à recevoir des idées de chansons par email. Justin ne lâchait pas l’affaire. Je me suis dit : pourquoi ne pas tenter l’aventure et voire où cela nous mène. Je vis avec Moose qui lui aussi avait stoppé toute activité musicale depuis des années. Lui proposer de se joindre à nous était un choix évident.

Sans Justin il n’y aurait pas eu de Piroshka ?

Miki : Probablement pas. Quand Lush s’est reformé, l’idée était d’y consacrer un an avant de mettre un terme définitif au groupe. Et puis j’ai eu un déclic. Après vingt années d’inactivité musicale, je me suis souvenue de pourquoi je voulais être dans un groupe quand j’étais adolescente. Répéter, enregistrer, tourner, tout avait du sens à nouveau. J’ai pris du bon temps.

Moose, as-tu longuement hésité à reprendre ta guitare et fonder un groupe ?

Moose : Ma première réaction a été de refuser. J’étais dégoûté par tout le cirque environnant quand tu es membre d’un groupe. Les meetings, les sessions photos, les interviews. A ma grande surprise les choses ont bien changé depuis les 90’s. Je suis heureux d’être de retour. J’apprécie même ce que je détestais à l’époque. Mick est un ami proche qui a fait partie de Moose. Je connais Justin depuis l’époque d’Elastica. Ça a pesé dans la balance. Il était difficile de ne pas rejoindre Piroshka.

Piroshka

Y avait-il une volonté dès le départ de créer un groupe pour enregistrer un disque, ou bien vous êtes-vous réunis initialement pour le fun ?

Miki : Justin a eu l’intelligence de ne pas me forcer la main. Il n’a parlé ni de disque ni de tournée. Je pense que ça m’aurait refroidie aussitôt. Il m’envoyait juste des bribes de chansons. J’y ajoutais de la musique et des textes en prenant mon temps. Le projet a grossi sur le long terme. On s’est dit que l’on pourrait enregistrer quelques chansons plusieurs mois après la création du groupe.

Musicalement, quelles sont les références sur lesquelles vous vous êtes retrouvés ?

Moose : Je voulais juste que ce soit différent de mon expérience précédente. J’étais enchanté de rejoindre un projet aux chansons plutôt directes. Moose avait un côté gentillet. Nos chansons manquaient parfois de caractère. Ces derniers temps je n’écoute quasiment que de la dance music ou de la musique électronique. Ça ne ressort pas trop dans Piroshka.

Miki : Nous avons tous des goûts différents. Le point de référence était les premiers albums de Simple Minds. Empires & Dance et Sister Feelings Call principalement. Deux disques avec une rythmique puissante et des touches de synthés.

Moose : Tout en restant un groupe à guitares.

Miki : C’était le squelette de Piroshka. Tout le monde y a ajouté sa touche personnelle et le projet a pris une tournure différente.

Quel est le titre qui a donné le ton à l’album ?

Moose : Never Enough. Les autres chansons n’en étaient encore qu’au stade d’idées envoyées par email. Nous tentions de les mettre en forme. Never Enough s’est imposé rapidement. Elle a été terminée naturellement, sans trop de réflexion. Elle sonnait superbement dès notre première répétition. Nous aurions pu continuer dans cette direction, mais nous avons préféré apporter une plus grande variété de chansons.

Miki : Justin nous envoyait ses bribes de chansons avec de la batterie et de légères touches de synthé. J’ai retravaillé Never Enough avec de la guitare et ajouté ma voix. Lorsqu’il a entendu le résultat, il m’a dit : c’est exactement ce que j’avais en tête.

Les maquettes de Justin basées sur un rythme de batterie sont-elles la raison pour laquelle la rythmique est mise en avant sur l’album ? Etes-vous partis de la batterie pour développer la majorité des titres ?

Moose : Pour beaucoup de titres oui.

Miki : Je trouvais qu’il était intéressant de préserver ce qui a donné naissance aux morceaux et de le mettre en avant. This Must Be Bedlam a démarré de la même façon que Never Enough. A ce stade le groupe se composait de Justin et moi. Avec l’arrivée de Moose et de Mick, la dynamique est devenue différente. Piroshka était devenu un groupe. Quand Mick a ajouté ses parties de basses, on s’est dit que l’on tenait vraiment quelque chose de particulier avec la section rythmique.

Miki, on te sent beaucoup plus libre au niveau du chant. Comment voulais-tu aborder Piroshka au niveau vocal ?

Miki : (gênée) C’est en partie parce que nous avons beaucoup répété ensemble. Les chansons de Piroshka se prêtent plus à la diversité vocale car chaque titre nous appartient collectivement. Nous y avons tous apporté quelque chose. J’ai beau adorer les compositions d’Emma pour Lush, elles étaient tellement empreintes de sa personnalité que je passais mon temps à lui demander si ma façon de chanter lui convenait. Avec Piroshka, je suis plus en confiance car j’ai plus de liberté. Nous avons lancé le groupe avec nos économies personnelles. Nous savions que tout devait être prêt avant d’entrer en studio. Ne disposant que d’un temps hyper limité nous n’avions pas le droit à l’erreur. C’était à des années lumières du confort dont disposait Lush.

En finançant les maquettes et le début de l’enregistrement vous-mêmes, aviez-vous initialement songé à sortir Brickbat de façon complètement indépendante ?

Moose : Nous l’avions envisagé. On était tombé d’accord pour tenter un crowdfunding. C’est ce qu’avait fait Mick pour le dernier album de Modern English.

Miki : Nous n’avons même pas eu à entamer les démarches. Heureusement car cela aurait été chronophage et plutôt stressant. Une fois les premières maquettes enregistrées en studio, je me sentais un peu perdue. J’ai envoyé le résultat à Simon Raymonde (le boss du label Bella Union et ex-Cocteau Twins ndlr) pour qu’il me donne des conseils. Il m’a simplement répondu : “je vais sortir l’album”. Je n’arrivais pas à le croire.

Moose : Il a eu une excellente idée en nous signant, c’était du travail en moins pour nous (rires). Et quelle fierté de se retrouver sur un label aussi prestigieux.

Piroshka

Simon Raymonde est une vieille connaissance. Vous avez joué tous les trois au sein de The Lilies. Pourriez-vous nous parler de ce projet datant de 1991 ?

Moose : Le club de foot Tottenham Hotspur, dont je suis un fervent supporter, s’était qualifié pour la finale de la FA cup. Nous connaissions le créateur d’un fanzine sur l’équipe. Il a proposé à Simon d’enregistrer un flexidisc pour célébrer notre victoire sur Arsenal en demi-finale. Simon faisait encore partie des Cocteau Twins à l’époque et ils avaient leur propre studio d’enregistrement. Il nous a proposé d’y passer. Une fois arrivé il nous a mis des instruments dans les mains et nous a demandé d’ajouter du son sur sa maquette pour le flexidisc (rire). On a fini par rester quelques jours et on s’est bien amusés. Depuis il nous arrive de temps en temps d’aller au stade ensemble.

Miki : Simon est le plus gros fan de Tottenham. C’est une obsession. Il pourrait en parler pendant des heures sans s’arrêter.

Vos textes ont une dimension politique. On y parle du Brexit, des inégalités de revenus. Comment cet angle s’est-il imposé pour vos paroles ?

Miki : Quand nous avons commencé à composer nous étions tous conscients des groupes dans lesquels nous étions par le passé. Aucun d’entre nous ne voulait recréer la même chose. On se cherchait un peu. Et puis quand Justin m’a envoyé la maquette de This Must Be Bedllam, il n’y avait que de la musique. Il m’a dit qu’il avait le Brexit en tête en la composant. Pour le morceau suivant, le climat politique l’avait inspiré. Je me suis dit que ce n’était pas une mauvaise voie à emprunter pour les textes de l’album.

Vos textes ont beau être engagés ils ne sont jamais donneurs de leçons. Est-ce quelque chose que vous cherchiez absolument à éviter ?

Miki : Il m’a fallu un temps fou pour écrire les paroles. J’ai mis de nombreux textes à la poubelle et réécrit certains autres un nombre incalculable de fois. Il faut de réelles compétences politiques pour ne pas raconter n’importe quoi. Je ne voulais pas imposer ma façon de penser comme un manifeste. Mes textes donnent plus l’impression d’une discussion entre amis. Et c’est très bien ainsi car j’ai eu souvent du mal à m’affirmer, à savoir ce que je pense vraiment. L’exemple parfait est l’angle abordé sur This Must Be Bedlam : le point de vue de quatre personnes différentes sur le Brexit.

Moose : Nous aurions dû faire passer un seul message pour dire aux gens ce qu’il faut faire : “achetez notre disque !” (rire).

L’album semble être le fruit d’une réelle collaboration entre les membres du groupe. En ce sens diriez-vous que Piroshka est un groupe sans leader ?

Moose : Nous sommes un groupe démocratique, sans leader. Justin et Miki sont à l’origine de Piroshka. Une fois Mick et moi même arrivés à bord, nous n’avons pas senti que c’était leur projet. Tout le monde s’exprime et est écouté. Les opinions de chaque membre sont importantes. Nous ne voulons pas nous transformer en gouvernement suisse (rire).

Est-ce quelque part libérateur avec ce nouveau projet de ne pas avoir à vivre à travers la passé, de ne pas jouer de vieux titres de votre répertoire ?

Miki : Je me sens complètement libre. J’ai l’impression de revivre les premiers mois de Lush. Tu ne traînes pas de bagages et personne n’attend rien de toi. Beaucoup doivent penser le contraire au regard de notre vécu, mais je t’assure que ce n’est pas le cas. Quand Lush s’est reformé c’était une dynamique différente. Dès les premières annonces sur le retour du groupe, il était difficile de ne pas réaliser à quel point le passé nous rattrapait. Il y avait beaucoup d’attente. Avec Piroshka, nous jouons dans des petites salles, mais on s’en moque car on passe du bon temps. Ne pas avoir à se soucier de savoir si l’on a décroché la une de tel ou tel magazine ou de savoir si un concert est complet est libérateur. Des sentiments d’excitation comme celui de ce matin, lorsque tout le groupe s’est retrouvé à St Pancras pour prendre l’Eurostar pour Paris, sont formidables.

Moose : Nous étions tellement heureux et surexcités que nous sommes arrivés trois heures en avance à la gare ! Nous avons fait quelques weekends de tournées. Des dates dans le nord et le sud de l’Angleterre. C’était tellement fun que j’étais triste de rentrer à la maison. Jamais je n’aurais imaginé une chose pareille avant de rejoindre Piroshka.

Moose, tu es resté à l’écart de l’industrie musicale après la séparation de Moose. As-tu continué à composer ? Retrouve t-on sur l’album des idées que tu as mises de côté ces dernières années ?

Moose : Aucune. Il y a dix ans j’ai composé un titre pour Sukie Smith, qui joue avec nous sur scène. Au fond de moi j’espérais que ça allait donner naissance à quelque chose de nouveau. Mais nous en sommes restés là. J’écoutais toujours beaucoup de musique, mais je ne touchais plus à ma guitare. Elle prenait la poussière dans un placard. J’ai eu vraiment mal aux doigts quand j’ai recommencé à jouer. Au début je ne faisais qu’ajouter des idées aux chansons des autres. Je me suis dit qu’il serait peut-être intéressant que j’apporte quelques titres. Je me suis assis et j’ai composé Village Of The Damned et Everlasting Yours. Je ne voulais pas être uniquement celui qui arrive à l’heure aux répétitions (rire).

On retrouve clairement ton style sur Village Of The Damned.

Miki : Bien vu. Il est parfois évident sur l’album de deviner sur l’album qui a apporté quoi. Nous ne sommes pas des musiciens de sessions sachant s’adapter à l’univers d’autres artistes. Nos expériences passées se résument pour presque tous à un seul groupe. Il est difficile de s’en échapper.

Moose : Mick joue de la basse tous les jours depuis qu’il a seize ans. Il a son groupe principal, Modern English, mais il a collaboré avec beaucoup de monde. Justin est un excellent batteur. Ils ne jouent pas dans la même catégorie que moi. En toute honnêteté, lors de la première répétition je ne savais plus où me mettre. Ma place n’était pas là, à côté de musiciens aussi doués. J’ai persévéré, mais je passe mon temps à tenter de les suivre.

Miki : Mais tu vas arrêter de raconter n’importe quoi !

Au regard de la bonne réception de Brickbat, envisagez-vous de lui donner une suite ?

Moose : (Immédiatement) Oui ! Nous avons même commencé à travailler sur quelques titres. Justin nous a déjà envoyé huit maquettes. J’ai même travaillé sur l’une d’entre elles pas plus tard que le weekend dernier. Nous devrions avoir quelques titres finalisés pour la fin de l’année.

Miki : J’ai envie qu’on avance pour pouvoir ajouter quelques titres à nos concerts. Pour l’instant nous jouons l’intégralité de Brickbat pour que le public ne trouve pas que nos concerts sont trop courts. Ça évite les demandes de remboursement (rire).

Crédit Photos : Michela Cuccagna

Merci à Chloé Bougraud

Discographie :
Brickbat (2019)

https://bellaunion.com/artists/piroshka/