Petit abrégé de The Smiths et de Morrissey : condensé de trente-cinq années d’activisme pop

 

Le 20 février 1984 sortait le premier album de The Smiths portant sobrement le nom du groupe. Le 4 mars 1994 sortait Vauxhall & I, le quatrième album studio de Morrissey, le plus remarquable de sa discographie solo pour beaucoup de ses admirateurs. A l’occasion de ces anniversaires, pourquoi ne pas avoir l’envie un peu folle de résumer en un simple article ces trente-cinq années passées sous l’influence du mythique groupe de Manchester et de son chanteur ? S’engager dans une telle entreprise ne peut être que génératrice de frustration et de questionnements : quels éléments biographiques mettre en avant ? Quels morceaux choisir afin d’illustrer le propos ? Quel format adopter ? Ne parvenant pas à mettre de l’ordre dans mes pensées, je me suis remémoré un exercice auquel j’avais essayé de me plier il y a quelques années : choisir 10 morceaux de The Smiths et de Morrissey et les illustrer en les resituant dans leur contexte sociologique, culturel et bien évidemment personnel (exercice que je n’étais d’ailleurs pas, à l’époque, parvenu à achever). J’ai ainsi voulu reprendre les choses là où je les avais laissées, les compléter, avec en fil rouge cette trame chronologico-thématique ayant pour but de décrypter certaines pistes et révéler certaines clés permettant de mieux appréhender l’univers riche et foisonnant de cet immense groupe et par extension de son charismatique chanteur.

 

The Smiths, donc. Groupe né à Manchester dans un contexte économique et sociologique morose ; son premier album éponyme sort chez Rough Trade en 1984, cependant précédé par deux singles, Hand In Glove et surtout This Charming Man, véritable point de départ de leur reconnaissance outre-Manche. Ce disque, à la croisée des genres musicaux secouant la perfide Albion à cette époque, se démarque immédiatement par son originalité empruntant la rudesse du Post-Punk tout en s’agrémentant du romantisme de la New Wave, le tout dans une ambiance d’une froideur extrême. Malheureusement assez mal desservi par une production loin d’être au diapason (son Altesse naissante Morrissey, insatisfait du mixage, ayant d’ailleurs congédié Troy Tate, guitariste des Teardrop Explodes, pour confier la production à John Porter sans que le travail de ce dernier ne le satisfasse également pleinement), cet album, très introspectif, est porteur de nombre de thématiques et de névroses qui vont jalonner les textes de Morrissey tout au long de sa carrière (la femme cruelle et pour autant indispensable ou encore l’incompréhension du monde qui l’entoure). Le point d’orgue de ce parcours initiatique durant lequel Morrissey semble rejeter toutes ses souffrances adolescentes est très certainement Suffer Little Children. Ce morceau (qui intelligemment clôt l’album) retrace le tragique épisode des Moors Murderers, Ian Brady et Myra Hindley, qui, au milieu des années 60, avaient enlevé cinq jeunes enfants de Manchester pour finalement les exécuter. Ce fait-divers avait traumatisé le jeune Steven Patrick âgé de 6-7 ans à l’époque. Initiatique à plus d’un titre, Suffer Little Children est également le fruit de la toute première rencontre entre Morrissey et Johnny Marr puisqu’il a été composé lors de leur premier après-midi de travail en commun. Ce titre signe également les premières frasques du chanteur avec la presse britannique qui tentera (déjà) de mettre en exergue son esprit déviant au regard d’un texte jugé pédophile. Rien de plus logique que de débuter par cette complainte d’une beauté tragique, sombre et lumineuse à la fois….

″Oh Manchester, So Much To Answer For.″

 

S’il est un phénomène bien caractéristique du groupe de Manchester ayant émergé à la suite de son premier album, c’est sa capacité à sortir de manière récurrente de nouveaux singles à intervalles réguliers, la quantité n’empiétant jamais sur la qualité. William It Was Really Nothing, How Soon Is Now, Panic, Ask, Shoplifters Of The World Unite…seront autant de pépites n’apparaissant pas sur les albums « classiques » de The Smiths même si elles seront compilées au travers de Hatful Of Hollow, The World Won’t Listen ou encore Louder Than Bombs. Comme un lien visuel en adéquation avec ces nombreuses parutions, le groupe s’octroie rapidement une imagerie d’une grande cohérence à travers le soin extrême que Morrissey va apporter aux pochettes de The Smiths afin d’élaborer une iconographie reconnaissable au premier coup d’œil. En effet, le leader incontesté de la bande des quatre a très rapidement affirmé sa volonté de gérer l’aspect visuel des supports musicaux de son groupe. Il y a surtout vu la possibilité pour l’auditeur de bénéficier d’une entrée directe au sein même de ses influences culturelles, avant même l’écoute vinylique. Acteurs et actrices d’une certaine scène cinématographique des années 60 (Billie Withelaw, Avril Angers, Joe Dallessandro…), certains de ses écrivains favoris (Shelagh Delaney, Truman Capote), quelques-unes de ses icônes (James Dean, Elvis Presley), les personnalités jalonnant ces pochettes sont de parfaites introductions à la découverte d’un univers artistique empreint de classicisme. Ces pochettes sont de surcroît un support culturel physique aux références littéraires et/ou cinématographiques essaimant les textes des morceaux de The Smiths. S’il est un titre particulièrement représentatif de la qualité de ces singles, il s’agit bien de Heaven Knows I’m Miserable Now. Tout d’abord, il s’agit d’une des œuvres les plus représentatives de l’alchimie de ce groupe. On peut y entendre de manière extrêmement distincte les quatre instruments (car la voix de Morrissey peut véritablement être considérée comme un instrument à part entière) qui semblent, indépendamment les uns des autres, jouer leur propre mélodie. Mais la magie d’ensemble opère de manière éblouissante (pour la petite histoire, Morrissey n’a effectué qu’une seule prise de son pour poser sa voix afin d’aboutir à un résultat forcément…divin). Souvent considéré comme un morceau triste, il véhicule avant tout l’idée de la nécessité d’une prise de conscience quant à l’accomplissement personnel et s’inscrit donc dans une démarche plutôt positive même si la dérision et le sentiment d’incompréhension avec en trame de fond l’apologie de la solitude planent au-dessus de cette complainte de la vie contemporaine.

″Why do I smile at people who I’d much rather kick in the eye ?″

 

The Smiths - Morrissey
(DR)

 

Le premier album de The Smiths est sorti en plein cœur de l’hiver 1983-1984. Parlons-en de l’hiver, tiens. Et plus particulièrement du suivant, celui qui s’abat sur la perfide Albion à la fin de cette année 1984, un hiver extrêmement rigoureux. Il fait froid, très froid et ce climat glacial est renforcé par la grève des mineurs qui frappe alors de plein fouet les années Thatcher. C’est dans ce contexte que The Smiths enregistre son second véritable album, Meat Is Murder, disque d’une rare violence qui va porter en lui cette froideur ambiante jusque dans le choix de l’illustration ornant la pochette. Cette dernière est tirée du documentaire The Year Of The Pig d’Emile De Antonio représentant un soldat dont l’inscription sur le casque « Make War Not Peace » a été remplacée par « Meat Is Murder ». Cette œuvre majeure et indispensable marque également une certaine ouverture sur le monde de la part de Morrissey, ce dernier délaissant quelque peu son introversion extrêmement palpable tout au long du premier album éponyme pour inscrire ses thématiques dans une vision plus globale (les pamphlets contre les châtiments corporels condamnés dans le très funky Barbarism Begins At Home et dans The Headmaster Ritual, ce dernier morceau se doublant d’une critique acerbe du système éducatif anglais ou encore le postulat Meat Is Murder empreint d’une cruauté sans aucune nuance). Plus social, plus politique, sans pour autant que Morrissey n’en oublie ses obsessions souvent morbides (l’incompréhension règne de nouveau en maître tout au long de That Joke Isn’t Funny Anymore alors que l’amour dans sa vision la plus macabre vient nous déchirer le cœur sur le bouleversant mais néanmoins somptueux Well I Wonder). Toutes ces thématiques sont portées par un son plus métallique, la guitare de Johnny Marr étant plus acérée que jamais afin de mieux appuyer les textes et conférer à l’ensemble une rare homogénéité malgré une mixité des styles assumée (pop, funk, ou encore références sixties au travers de Rusholme Ruffians, morceau reprenant la base mélodique de (Marie’s the Name) His Latest Flame d’Elvis Presley). Difficile d’extraire une plage de ce chef-d’œuvre d’aspect foutraque et pourtant d’une extrême cohérence. Orientons-nous cependant vers What She Said, titre assez révélateur de cette mixité des genres qui, en à peine deux minutes et quarante secondes, condense une foultitude d’émotions à fleur de peau. Une guitare et une batterie jouent à un rythme effréné, une basse sautille et un chant virevolte ; un morceau « Milky Way » en somme, dur à l’extérieur mais si fondant à l’intérieur.

″To pretend to be happy could only be idiocy.″

 

Il me faut bien l’avouer, dans un souci de préserver l’équilibre parfait entre The Smiths et Morrissey (cinq morceaux pour The Smiths, autant pour Morrissey), J’avais pensé dans un premier temps délaisser The Queen Is Dead (et ouais). Mais, il me semble impossible de ne pas revenir sur cet album qui tire son nom d’un roman de Hubert Selby Jr, Last Exit To Brooklyn, bien souvent considéré comme le chef-d’œuvre de The Smiths. Au sein de la discographie du groupe, c’est très certainement entre Meat Is Murder et The Queen Is Dead que la césure musicale est la plus forte. Johnny Marr édulcore clairement ses mélodies et demande à Stephen Street d’adapter sa production à ce climat plus pop souhaité par le guitariste et ce au sein même des morceaux les plus agressifs (The Queen Is Dead ou encore Bigmouth Strikes Again). Cet album aux faux airs de Best Of porte en lui très certainement quelques-uns des morceaux les plus marquants de la discographie du groupe : The Boy With The Thorn In His Side, titre dévoilé avant la sortie de The Queen Is Dead ou encore (et bien évidemment) l’emblématique There Is a Light That Never Goes Out (dont le texte est fortement influencé par Lonely Planet Boy des New York Dolls) qui demeurera pour l’éternité le véritable hymne du groupe de Manchester. Il est très intéressant de noter que si le propos musical se veut plus édulcoré, Morrissey, quant à lui, est au paroxysme de son cynisme, ses textes au vitriol venant contrebalancer les douces mélodies de Saint Marr créant ainsi un antagonisme particulièrement marquant entre le fond et la forme. Dans Cemetry Gates, il règle en effet ses comptes avec la presse l’accusant de plagiat pour l’élaboration de ses textes tandis qu’au travers de Bigmouth Strikes Again, il évoque l’ostracisme dont il se sent alors victime. Dans le morceau The Queen Is Dead, le mancunien nous offre sa vision de la monarchie anglaise tout en dressant un portrait peu glorieux de la société dans laquelle il évolue, selon lui de plus en plus matérialiste et de moins en moins spirituelle. Enfin, il se moque de ses pairs en quête de gloire absolue au travers du cinglant Frankly Mister Shankly. Mais un album de The Smiths sans une certaine introspection ne serait pas un album de The Smiths ; The Queen Is Dead contient donc également son lot de névroses savamment mises en musique par Johnny Marr. Never Had No One Ever est une véritable apologie de la solitude qui pousse la paranoïa de Morrissey à son maximum et le déchirant I Know It’s Over dévoile un des textes les plus sombres du songwriter invitant de nouveau la mort à mettre fin à ses souffrances face à l’inaccessibilité de son idéal romantique. Une main de fer dans un gant de velours, voilà comment nous pourrions résumer cet album devenu une des pierres angulaires de la culture pop britannique. Illustrons ces propos au travers de Cemetry Gates à la mélodie parfaite et au cynisme affirmé et aiguisé.

″Keats and Yeats are on your side but you loose ‘cause weird lover Wilde is on mine.″

The Smiths - Morrissey
(CAMERA PRESS)

 

Déjà temps de clore cette cession de cinq morceaux consacrée à The Smiths ; l’occasion de revenir sur une thématique déjà énoncée au travers de l’imagerie du groupe, à savoir l’extrême soin apporté à la qualité des b-sides composant les singles. Ce point nous permet de mettre en exergue l’influence omniprésente de Morrissey sur la formation de Manchester. En effet, en nous attachant aux sorties des singles indépendamment des diverses compilations les regroupant, la qualité des morceaux « annexes » apparait encore plus flagrante : Wonderful Woman, Please Please Please Let Me Get What I Want, Unloveable, Sweet And Tender Hooligan, pour ne citer que ces bijoux, sont originellement et savamment distillés sur la face B de titres phares au gré des multiples sorties de singles jalonnant les quatre à cinq années d’existence du groupe. Ce phénomène démontre clairement l’influence de Morrissey sur le choix des morceaux et son emprise sur le quatuor (très certainement plus facile chez Rough Trade que sur une Major). Illustrons nos propos par quelques exemples concrets. Morrissey refusa purement et simplement de poser sa voix sur Oscillate Wildly ou encore Money Changes Everything jugeant les mélodies de Johnny Marr trop faibles, ces morceaux prenant au final la forme d’instrumentaux (de très grande qualité). Geoff Travis (fondateur et directeur du label Rough Trade) qui voulait faire de There Is a Light That Never Goes Out le premier single de The Queen Is Dead était farouchement opposé à Johnny Marr qui militait pour Bigmouth Strikes Again ; l’arbitrage fut bien évidemment confié à Morrissey qui trancha en faveur du choix de son guitariste. Enfin, début 1987, autre exemple de la mainmise de Morrissey sur le contrôle de son groupe, le chanteur réfuta purement et simplement (mais tardivement) l’idée de Johnny Marr de sortir le sublime You Just Haven’t Earned It Yet Baby en single lui préférant Shoplifters Of The World Unite alors que les pressages étaient déjà partis (ce qui donnera un disque collector à acquérir pour les fans). Sorties récurrentes et rapprochées, tournées gigantesques, un album officiel par an, très certainement fallait-il une personne aussi charismatique que le leader de The Smiths afin de maintenir le groupe à un tel niveau d’excellence tout au long de cette épopée. Mais cette emprise fut également un des facteurs prépondérants de la séparation de la formation. Avant de nous attacher à cet épisode, revenons sur la thématique relative à la qualité des b-sides du groupe au travers de Half a Person que l’on retrouve sur le single Shoplifters Of The World Unite. Ce morceau qui possède véritablement tout ce qui fait l’unicité et la grandeur de The Smiths, bénéficie de surcroît d’un chant d’une rare humilité ce qui lui confère une mélancolie et une authenticité toutes particulières. La grandeur d’un groupe se juge souvent à ses trésors cachés. C’est à vous de juger.

″And If you have five seconds to spare, then I’ll tell you the story of my life…″

 

Il est temps de se pencher sur les débuts de la carrière solo de Morrissey. Mais afin de mieux les comprendre, un petit retour sur les derniers instants de The Smiths s’avère particulièrement éclairant. De par les dissensions de plus en plus grandes entre Morrissey et Marr, ce dernier se sentant de plus en plus enclavé dans un schéma pop trop réducteur pour sa soif d’expérimentations musicales (le guitariste n’aura d’ailleurs jamais cessé durant la période d’existence du groupe de collaborer avec d’autres artistes comme Billy Bragg, Roxy Music ou encore Everything But The Girl), la  gestion des problèmes d’addictions à l’héroïne du bassiste Andy Rourke, le groupe apparait moins serein et soudé à l’orée de l’année 1987. Une rumeur de séparation circule rapidement parmi les médias et c’est Morrissey en personne qui l’annoncera finalement officiellement (et fort abruptement) au détour d’une interview. Les causes de cette rupture resteront extrêmement floues, Morrissey stigmatisant les absences trop répétées de son guitariste, ce dernier fustigeant le caractère bien trop autoritaire dont du chanteur dans la gestion de la formation. Strangeways Here We Come, dernier album « officiel » de The Smiths, sera d’ailleurs posthume, sa sortie ayant finalement lieu après l’annonce de la fin du groupe. Il portera en lui les traces de cette séparation entre (légères) concessions faites à Johnny Marr d’un point de vue créatif (les gimmicks présents sur A Rush And A Push And The Land Is Ours, ou encore l’introduction de Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me) et textes subtilement ironiques aux parfums de bilan (Paint a Vulgar Picture) et de mort annoncée (Death Of a Disco Dancer). Dans ce climat de fin de cycle, c’est Stephen Street, producteur en chef de la formation, qui va remettre Morrissey en selle en lui envoyant quelques démos qui donneront finalement envie au mancunien de s’émanciper au plus vite de l’imagerie Smiths et de voler de ses propres ailes. Le chanteur, entouré de la formation rythmique de son groupe défunt, publie alors deux singles de haute-volée, Suedehead et Everyday Is Like Sunday, qui déboucheront courant 1988 sur l’album Viva Hate alors même que sort dans le même temps Rank, live de The Smiths, ce qui renforce encore un peu plus le climat étrange entourant les différents protagonistes. Viva Hate, donc : album au titre évocateur, Morrissey n’ayant pas encore évacué toute sa rage au sujet de la séparation de The Smiths mais étant vraiment excité quant à l’idée de refaire un album sur le champ. Disque marquant une certaine rupture avec son ancienne formation, césure en grande partie due à Vini Reilly, tête pensante de The Durutti Column au jeu de guitare si particulier, il se veut bien souvent âpre (citons comme exemple le plus que surprenant Alsatian Cousin en ouverture ou encore le cinglant I Don’t Mind If You Forget Me, réponse à peine dissimulée au morceau I Won’t Share You qui clôturait Strangeways Here We Come). La presse pourra également s’en donner de nouveau à cœur joie, jugeant le texte de Bengali In Platforms raciste et le brûlot Margaret On The Guillotine parlant de lui-même rien qu’à l’évocation du titre. Toujours est-il que la carrière solo du mancunien est lancée sous les meilleurs auspices, ce dernier décidant même désormais de poser sur ses pochettes afin de créer un fossé encore plus conséquent entre son actualité et son passé. Illustrons ces propos avec Angel, Angel, Down We Go Together, première démo envoyée par Stephen Street à Morrissey et véritable lancement des aspirations du chanteur à renaître de ses cendres.

″Some people have got no pride, they do not understand the urgency of life.″

The Smiths - Morrissey
(DR)

 

La période 88-92 marque pour beaucoup d’adorateurs de Morrissey l’apogée de sa carrière solo, en tout cas celle où l’image qu’il véhicule est la plus attractive. Bien loin semblent The Smiths. Le jeune trentenaire s’assume pleinement, se mettant en scène dans de nombreuses vidéos. Seul lien avec son ancienne formation, cette faculté qu’a encore Morrissey à enchainer les singles avec une facilité déconcertante toujours portés par des b-sides de grande qualité (I Know Very Well How I Got My Name, Sister I’m a Poet, Will Never Marry…) qui seront regroupées dans un album en forme de compilation, Bona Drag, qui verra le jour courant 1990. Pour de sombres histoires d’argent et de droits (fil rouge dans la carrière de Morrissey…), il se séparera de Stephen Street pour entamer une collaboration avec Mark E. Nevin, ancien guitariste de Fairground Attraction qui débouchera sur le très sous-estimé Kill Uncle, disque contenant de véritables pépites (Driving Your Girlfriend Home ou encore The Harsh Truth Of The Camera Eye) et ravivera la polémique des accusations racistes envers le chanteur, le morceau Asian Rut étant considéré par le NME comme la suite logique de Bengali In Platforms. Mais une fois de plus, le destin met tragiquement un terme à une collaboration plus longue. Mark E. Nevin, ne peut suivre le chanteur en tournée, son contrat avec sa maison de disque ne le permettant pas. Morrissey décide alors de former un véritable groupe. Celui-ci constitué d’une bande de jeunes gens issus de la scène rockabilly (Spencer Cobrin, Gary Day et Alain Whyte provenant du groupe Stray Kittens et l’indéboulonnable Boz Boorer tout droit sorti pour sa part des Polecats) officiera auprès du Mozfather durant une dizaine d’année. S’en suivra une iconographie portée à son paroxysme dont le point culminant sera la vidéo du live à Dallas datant de juin 1991, le tout soutenu par bon nombre de pochettes dont les photos seront l’œuvre de Linder Sterling, chanteuse du mythique groupe Ludus et grande amie du mancunien. Morrissey règne alors en maître sur son groupe rockab’, s’affichant en Gene Vincent des temps modernes, une des icônes pour lesquelles il voue un indéfectible culte. Fort logiquement, cette attitude se matérialisera sur un long format, Your Arsenal, produit par Mick Ronson, ex Spider From Mars de David Bowie, qui ajoutera une pointe glam au propos. Le single We Hate It When Our Friends Become Successful précédant Your Arsenal sera très mal perçu par la presse britannique ce qui vaudra à Morrissey de s’exiler à Los Angeles ; l’album connaitra le même sort avec, une fois encore, son lot de polémiques (retenons National Front Disco au titre on ne peut plus évocateur et l’incident du concert de Finsbury Park où, sur Glamorous Glue, Momo se drapera de l’Union Jack) mais il se caractérisera également par une seconde partie plus apaisée contenant des morceaux d’une rare beauté annonçant déjà indirectement le chef d’œuvre qui suivra…. Difficile donc d’extirper un unique morceau d’une période si riche : optons pour My Love Life, single de 1990 et plus particulièrement sa vidéo qui illustre assez bien l’imagerie décrite ci-dessus, à savoir un Morrissey en pleine fleur de l’âge s’affichant en véritable chef de bande. Et avec en sus, la participation aux backing vocals de Chrissie Hynde des Pretenders.

Come on and do something new…

 

Comment, si subitement, Morrissey, entouré d’une jeune bande de Rockab’ aux aspirations souvent bruitistes, est parvenu à engendrer un monument de délicatesse considéré par beaucoup comme le point culminant de sa carrière solo, une sorte d’instant de grâce durant lequel l’artiste se trouve être au sommet de son art, qui plus est soutenu par des musiciens au diapason…au sortir d’une année 1992 particulièrement agitée entre la sortie du sulfureux Your Arsenal et l’épisode de l’Union Jack de Finsbury Park marquant une véritable rupture entre lui et l’Angleterre, le chanteur s’apprête à vivre une année 1993 en tout point différente. Endeuillé par la mort de Nigel Thomas, son manager de l’époque, de Derek Jarman, réalisateur pour The Smiths du court métrage The Queen Is Dead et de Mike Ronson, guitariste légendaire de David Bowie et producteur de son précédent essai, Morrissey trouve la force de magnifier l’année 1994 afin de mieux effacer 1993 au travers d’une œuvre majeure dont vingt-cinq ans plus tard la beauté n’a toujours d’égale que la sensibilité qui en émane. Le mancunien vit donc cette année 1993 reclus sur lui-même et c’est Steve Lillywhite avec qui il avait déjà collaboré à l’époque de The Smiths sur le morceau Ask qui va le sortir de sa torpeur en lui proposant de produire un nouvel album. Le Moz revient alors à Londres durant l’été 1993 afin d’enregistrer le bien nommé Vauxhall & I (Vauxhall étant un quartier populaire du sud de Londres) à l’identité beaucoup plus humble, plus sincère et moins ironique que celle de Your Arsenal (le contraste entre les deux pochettes est d’ailleurs saisissant). Qu’il se mette à nu comme sur Now My Heart Is Full ou Lifeguard Sleeping, Girl Drowning, clame sa sincérité comme sur le majestueux Speedway ou fasse appel aux vieilles gloires du passé (Terence Stamp sur Billy Budd), le ton donné à cet album est de bout en bout d’une rare justesse, aucun morceau ne dépareillant au sein de cet édifice (religieux pour beaucoup) savamment érigé. Cette parenthèse enchantée se prolonge d’ailleurs avec quelques singles tout à fait remarquables qui concluent son contrat avec EMI : Boxers dont les trois titres sont époustouflants (retenons le surprenant Whatever Happens, I Love You), la jolie ritournelle Sunny et Interlude, duo avec Siouxsie, projet de longue date finissant par se concrétiser sans que les deux protagonistes ne se croisent une seule fois en studio durant l’enregistrement (Morrissey fustigera d’ailleurs la même Siouxsie Sioux au travers de Black Eyed Susan, b-side de Sunny, quelques mois plus tard). Durant cette année de grâce, c’est donc un Morrissey apaisé qui se réconcilie avec la Mère Patrie. Le virage abordé dès l’été 1995 chez RCA n’en sera que plus surprenant mais c’est là une autre histoire. Pour l’heure, illustrons notre propos avec le single Boxers, merveille de pop song, déjà annonciatrice dans le titre de la tournure plus musclée que vont prendre les évènements mais musicalement parfaitement représentative de cette période artistique de l’insaisissable personnage.

″Losing in front of your home town, the crowd call your name, they love you all the same !″

 

Insaisissable, c’est bien le mot. Revigoré par les critiques unanimes encensant Vauxhall & I, Morrissey rêve de nouveau de grandeur. En hommage à une de ses idoles, David Bowie (avec laquelle il partagera quelques dates de tournée à l’automne 1995, notamment deux soirées mémorables au Wembley Arena), il signe chez RCA et sort un album survitaminé, Southpaw Grammar. Le pari n’est pas réussi. Ce disque, pourtant de bonne facture, ne reçoit pas les éloges escomptés et surtout, parait bien faible en comparaison à son précédent essai. Le mancunien vivra assez difficilement ce semi-échec, d’autant plus qu’à cette période débute le procès l’opposant à Mike Joyce, batteur de The Smiths, pour des histoires de royalties supposées iniques. On peut se douter que ce procès fut en partie motivé par l’avalanche de disques sortis dès la dissolution du groupe, notamment sous l’égide de WEA. Toujours est-il qu’il affaiblira un peu plus un Morrissey en plein doute artistique. La sortie du dispensable Maladjusted en 1997 en sera l’illustration la plus parlante. Nouvel échec commercial mais aussi artistique à peine sauvé par Trouble Loves Me, peut-être un de ses plus beaux morceaux en solo. L’échec de trop pour le Mozfather qui disparaîtra du paysage musical durant sept ans (de malheur) avant un retour au premier plan en 2004 avec le très remarqué et remarquable You Are The Quarry, disque complètement inscrit dans son époque. 10 ans après la sortie de Vauxhall & I, l’ex-Smiths sort donc enfin un disque à la hauteur de son statut. S’il affiche toujours fièrement ses origines (Irish blood, english Heart), il déclare également son affection (dans les deux sens du terme) pour les Etats-Unis, terre de refuge du mancunien qui, en son temps, n’avait pas hésité à vertement fustiger cette nation. On retrouve tout au long de You Are The Quarry ce mélange de morgue (How Can Anybody Possibly Know How I Feel) et de nostalgie (le sublime Come Back To Camden) qui sied si bien aux albums de Morrissey. Un subtil mélange des émotions que l’on n’avait plus retrouvé depuis ces premiers essais en solo. La quarantaine bien entamée, il avance désormais sans fard, soutenu par des compositions aux arrangements ciselés(les dernières d’Alain White à ses côtés). Illustration parfaite de cette réussite, Let Me Kiss You, morceau empreint d’une grande délicatesse où Morrissey ose exprimer au grand jour ses aspirations et ses faiblesses. Cette chanson fera d’ailleurs l’objet d’un duo avec Nancy Sinatra, l’occasion pour le chanteur de mettre à l’honneur une nouvelle fois une de ses icones et de se rêver en Lee Hazlewood des temps modernes.

″But then you open your eyes and you see someone that you physically despise but my heart is open, my heart is open to you.″

Morrissey
(DR)

 

Quinze années nous séparent de You Are The Quarry. Morrissey a bien tenté de les combler…avec plus ou moins de réussites. Quatre albums supplémentaires et une pléthore de compilations sont venus compléter une discographie qui, au fil des sorties, s’est avérée, il faut bien l’avouer, de plus en plus inégale. Les deux longs formats qui suivirent You Are The Quarry ne furent convaincant que par fulgurances (on peut retenir à titre d’exemple le merveilleux Life Is a Pigsty sur Ringleader Of The Tourmentors ou encore l’entrainant One Day Goodbye Will Be Farewell sur Years Of Refusal). Voilà bien la preuve des difficultés rencontrées par le Moz à renaître de ses cendres mais surtout celle de son incapacité désormais à s’entourer de collaborateurs de qualité tant au niveau des musiciens souvent en manque d’inspiration que des producteurs jouant la carte de la surenchère avec comme unique but (à peine dissimulé) la volonté de palier la médiocrité de certaines compositions. Dieu merci, à défaut d’avoir constamment les moyens d’atteindre la mention du fait de ses mauvaises fréquentations, ce bon vieux Mozza a toujours obtenu la moyenne grâce à un oral en tout point remarquable. Il faudra attendre 2014 pour retrouver un Morrissey audacieux au travers d’un album, World Peace Is None Of Your Business, aussi surprenant à la première écoute qu’intéressant sur la longueur. Sûrement pas l’album du retour en grâce, il n’en demeure pas moins une étape intéressante de sa carrière, le natif de Manchester cultivant de nouveau l’ambiguïté des sentiments, exercice dans lequel il excelle. N’hésitant pas à insuffler par doses plus ou moins homéopathiques un esprit flamenco à certaines compositions par l’entremise de Gustavo Manzur (Hearth Is The Loneliest Planet, Kiss Me a Lot, The Bullfighter Dies), Morrissey parvient également à se montrer aussi flamboyant (retenons le tubesque Istanbul) que délicat (comme sur Kick The Bride Down The Aisle, ritournelle bénéficiant de l’apport vocal de Kristeen Young, habituée des collaborations avec l’ex-chanteur de The Smiths ou encore  au travers de Mountjoy, véritable hymne à la dérision et la tristesse porté par un texte digne des plus grands moments du chanteur sur fond d’orchestration subtile et soignée). Ce n’est que quatre ans plus tard avec Low In High School (son dernier album en date) que Morrissey pointera de nouveau le bout de son nez. Disque servi par des singles de qualité (Jacky’s Only Happy When She’s Up On The Stage ou encore Spent The Day In Bed) mais s’essoufflant assez rapidement, il ne parvient pas à susciter l’intérêt sur la longueur comme son prédécesseur, sentiment qui se renforce encore un peu plus au regard des merveilles ayant jalonnées ces trente-cinq dernières années. Alors, à l’orée de ses soixante printemps, qu’attendre désormais de la part de cet homme qui aura indéniablement marqué l’histoire de la pop ? Un nouveau chef-d’œuvre ? Une nouvelle désillusion ? Peut-être ne devrait-on au final que retenir la simple satisfaction de pouvoir encore se délecter aujourd’hui de ce timbre de voix si unique, sans penser à l’avenir car, quoiqu’il advienne, il nous restera le passé…

″And there is no one on this earth who I’d feel sad to leave″

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