Patrick Eudeline – Anouschka 79

(Le passage)

 

Pour son 7ème roman, Patrick Eudeline revient sur l’après-punk. Pas le post-punk, pas la new-wave. Non. 1979. La fin d’un monde, et le début d’un autre. Il n’est finalement pas tant question de musique ici que de destins fracassés. De ceux qui ont vu la lumière (ou ont voulu la voir) dans le punk-rock de 1977 et qui se retrouvent ensuite, une fois les feux de la fête éteints, à tenter de se convaincre que cette fête continue, à essayer de survivre, simplement.

Et cette question, Patrick Eudeline la connait par cœur. Lançant dès décembre 1973, dans le sillage d’Yves Adrien, des fusées littéraires exploratoires en direction des Stooges, New York Dolls, Flamin’ Groovies et autre MC5 , il fût l’un de ceux qui, en France, ont compris le plus vite la révolution musicale et culturelle qui se préparait ; il l’annonçait par des articles incendiaires dans Best. Il fût le leader d’Asphalt Jungle, l’un des premiers groupes punk en France (fondé dès avril 1976), avant que celui-ci n’explose et que Patrick ne parte dans une carrière solo, et ne continue, par ses formidables articles dans Best, Rock & Folk, Actuel et ailleurs, de passer ce message qu’il existait une musique qui avait justifié que l’on s’y brûlât. Mais sa foi en un rock’n’roll salvateur se confronta à la dure réalité et aux lendemains qui ne chantèrent pas. Et plus dure fût la chute. Patrick Eudeline est finalement remonté à la surface, mais il a vu nombre de ses amis tomber au champ d’honneur, au nom de ces mots trop grands. Anoushka 79 raconte le début de cette chute.

“Pete Townshend avait écrit : “Les power-chords sont des promesses que personne ne saurait tenir”. Et le Punk-rock, c’était ça. Des mots trop grands dont il ne reste aujourd’hui qu’une odeur”. La réflexion de Patrick Eudeline sur la citation du génial songwriter des Who, faite il y a 24 ans maintenant, résume en quelque sorte l’idée d’Anouschka 79.

L’histoire commence le 3 février 1979, jour de la mort de Sid Vicious. Symbole d’un certain punk-rock : pas le plus intelligent (loin s’en faut), mais le plus emblématique de tous, dans l’idée d’un certain jusqu’au-boutisme junkie et nihiliste. Le roman s’ouvre c omme la fin d’une époque. Car c’était bien le cas.

Nous suivons Simon, jeune punk un peu paumé après l’explosion de 1977. Personnage inspiré en partie par Simon Reggiani, fils de Serge, le héros connaît le quotidien de beaucoup de punks parisiens à cette époque : les disques volés pour payer sa dose, l’attente du dealer (“Waiting for the Man” en version réelle),les chéquiers volés, la dope coupée avec de l’aspirine ou des épices, la loi du score, les pizzas dans le Marais et les festins au Wimpy, les groupes qui se font et se défont, l’ennui, l’absence de sens…

Simon recherche Anoushka, punkette qui soudain disparaît de la circulation, sans explication. Même s’il ne veut pas le reconnaître (le romantisme échevelé n’est pas vraiment le genre de cette époque), Simon en est bien amoureux. Et il s’inquiète. Cette inquiétude, et la recherche dans laquelle il se lance pour le retrouver, lui joueront bien des tours.

Tel un Patrick Modiano punk (“Tous les garçons s’appellent Patrick”, comme le filmait Godard) Patrick Eudeline nous guide dans les rues de Paris, peuplées d’une faune interlope, celle chantée par Elliott Murphy dans son album Night Lights : “junkies, pushers, pimps and hookers” dans un titre qui sied finalement particulièrement à cette époque (et à la nôtre, quelque part) : “you’ll never know what you’re in for”.

Si l’histoire reste romancée, la plupart des personnages cités sont bien réels, et bien connus des lecteurs de Patrick Eudeline dans Rock & Folk : Maxwell, Snuff, Pierre-Jean Cayatte, Riton, Janie Jones… Même l’auteur s’intègre dans le récit, par instants, sans jamais vraiment être là. Mais, selon la formule de Flaubert “Madame Bovary, c’est moi”, il y a beaucoup d’anecdotes racontées dans ce roman qui ont bel et bien été vécues par l’auteur. Le shoot chez les Lloyd avec la mère qui débarque, Rikky Darling qui met du miel sur le sol de son appartement pour empêcher sa fiancée de la quitter (cette scène, relatée dans le livre, est particulièrement forte, Rikky évoquant dans son comportement erratique et lunaire une sorte de Syd Barrett punk) … Si Simon est le héros du roman, c’est bien à Eric Feidt, dit Rikky Darling, que le livre est dédié. Guitariste de Métal Urbain puis d’Asphalt Jungle, il sera l’une des grandes victimes des promesses du punk-rock (et du rock tout court, car il s’agit bien sûr de la même histoire) : Rikky – et son regard intense à la Antonin Artaud – s’enfoncera dans la névrose, et disparaîtra bel et bien, sans que personne ne sache vraiment ce qui lui est arrivé. Il est Anoushka, d’une certaine manière, dans la réalité.

Eric Feidt
Eric Feidt, dit Rikky Darling, avant l’explosion punk et que la nuit ne tombe définitivement… (crédits : Musée SACEM)

Avec son style incisif et si particulier, Anoushka 79 retrace remarquablement cette époque, Patrick Eudeline réutilisant judicieusement le vocabulaire de l’époque pour nous immerger à nouveau dans cette période à la croisée des mondes. On voit courir à travers le récit cette fatalité liée à ce milieu, et à ce mode de vie. On comprend instinctivement que les choses vont forcément mal se terminer. Le destin. Contrairement à une idée couramment répandue sur ses écrits, Il n’y a aucun angélisme ni aucun romantisme dans les choses décrites ici par Patrick Eudeline : si on parle par instants des endroits incontournables de l’époque à Paris, tels le Rose Bonbon ou le Palace, on y lit plus souvent les bagarres de fin de concert, les claques dans la figure lors des overdoses, les morts abandonnés sur un banc, les gardes à vue… Car la réalité était celle-là, finalement. L’envers du rock, loin de l’idéalisation que certains font maintenant de cette époque. Il est clair que malgré les nouveaux groupes qui se créaient, le sentiment général était à la gueule de bois, que les grandes heures étaient passées, et qu’il fallait maintenant survivre.

Reprenant un usage qu’il avait abandonné après son premier roman (Ce siècle aura ta peau, sorti en 1997), chaque chapitre est précédé d’une citation de chansons, pour la plupart françaises, qui marque la particularité de Patrick Eudeline : son grand attachement à la culture française (à son « répertoire », selon un terme qu’il affectionne) d’une part, et la conscience que le punk-rock a une histoire spécifique en France, et qu’elle s’inscrit dans la grande tradition de la chanson et de la poésie françaises. Et citer Serge Gainsbourg, Marie-Josée Neuville, Hugues Aufray, Long Chris ou Etienne Roda-Gil montre clairement que, pour l’auteur, il existe bien un fil conducteur entre les époques. De Juliette Gréco à Françoise Hardy jusqu’à Modern Guy et aux Stinky Toys, il s’agit de la même histoire : celle d’un cœur en lambeaux.

La lecture de ce magnifique roman doit être, pour être exhaustive, complétée par celle de l’article de Patrick “Je suis une légende “ paru en juillet 1996, et qui marquait son arrivée à Rock & Folk ; et par l’écoute de la chanson Julien, parue sur l’album Patrick Eudeline et Myriam, sorti en 1995 chez Absolute Records : la chanson parle, malgré son titre, d’un certain… Rikky Darling. Qui a cru lui aussi très fort en ce rock’n’roll séminal. Et est tombé de haut en voyant que la réalité n’était pas à la hauteur de ses rêves. Au-delà de Rikky, c’est à tous ces rêveurs déçus qu’Anoushka 79 est dédié.

Document rare d’un concert au Gibus avec : Rikky darling (guitare, chant) et Simon Reggiani (saxophone), accompagnés d’Yves Calvez (basse) et Dilip Magnifique (batterie) des Coronados :

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