Olivier Rocabois : « J’ai tout mis dans ce disque »


Olivier Rocabois Goes Too Far
. En choisissant d’intituler ainsi ce premier album solo que nous attendions impatiemment depuis la découverte de son coup de maître introductif (le single Ship Of Women / Somewhere In A Nightmare, sorti en 2019), l’auteur-compositeur-chanteur et multi-instrumentiste français annonce clairement la couleur. Celle d’une œuvre luxuriante, romantique et parfois excessive, que seul un esprit fantasque comme le sien pouvait concevoir. Baroque comme chez Neil Hannon, progressiste comme chez Field Music, la pop anglophile d’Olivier Rocabois (ex-ALL IF) affiche crânement son côté exubérant et ses rêves de grandeur. Le garçon ayant la réputation d’être aussi éloquent sur papier que sur disque, c’est tout naturellement que nous avons demandé à cet « amateur de crème anglaise et de chantilly » de prendre la plume, afin de nous guider à travers les étages de cette affriolante pièce montée pop.


1. The Sound of the Waves

Hymne océanique intra-utérin 100% vendéen. Paroles naturalistes écrites sur le continent et vagues samplées sur l’île d’Yeu (plages des Soux pour ceux qui connaissent). J’ai la chance d’y aller régulièrement grâce à mon ami Olivier Popincourt. La mer est au centre de mon imaginaire. J’ai grandi en Bretagne et me baigne à toutes les saisons. Pas dès la conception, mais très tôt dans la réalisation du disque s’est imposée l’idée d’un continuum entre les morceaux. Un simulacre d’immortalité… pendant 42 minutes ! Je ne voulais pas un truc atomisé en une dizaine de titres. Sans tomber dans l’album concept (j’adore mais je n’ai pas la fibre ou la constance pour développer un long récit : trop de pensées en arborescence), je voyais le disque comme un trip, un voyage mental. Je souhaitais que les auditeurs perçoivent et ressentent la joie (oserais-je dire la jouissance ?) que j’éprouve en bâtissant ces chansons. Agencer le chaos, dompter les secousses telluriques de l’âme, telle est notre mission depuis Guillaume de Machaut et Burt Bacharach !

2. High as High

Ça commence comme une comptine écrite au piano. Je tenais à cette intro ambiance « plucked strings », on aurait pu le faire au clavinet.
J’écris presque toutes les ébauches au piano. En créant un petit nid, je me mets dans un état d’âme propice à la création en mode geyser. J’ai besoin de ce rituel pour envoyer la sauce, sentir le bois et les ivoires. Et ça marche plutôt bien : tel un chaman premier prix, j’entre assez vite en transe et les grilles d’accords se construisent puis je vais piocher dans mes carnets pour les lyrics et la machine est lancée. C’est la seule chanson un peu premier degré de l’album. J’avais besoin de célébrer les morts et les vifs. Sans mon épouse Virginia, j’aurais lâché la rampe des centaines de fois mais elle a toujours cru en moi. Notre cottage des Yvelines est devenu un refuge. On pourrait être dans le Sussex ou sur les bords de la Mer Noire. Mais c’est la Seine qui coule au pied de notre isba mentale. On a rajouté le Mellotron au dernier moment, ce fut une expérience jubilatoire.

3. In My Drunken Dreamscape

Typiquement le morceau à tiroirs, comme j’aime en écrire depuis le début. Une caractéristique ancienne : dès la première démo rennaise (Sparkle In Your Eye – 1996), il y avait déjà un pont ! Fun fact : elle fut enregistrée avec l’ami Nicolas Sauvage; devenu depuis un brillant auteur de biographies pop (Paul Weller, Damon Albarn).

Flash forward, retour à Dreamscape :

Partie 1 : narration égocentrée sur l’abstinence. J’ai arrêté de boire et de fumer en 48 heures, suite à une pneumopathie en 2017. Plutôt que de faire une reprise de Cold Turkey, je me suis mis à raconter cette grande solitude intérieure. Je pensais à Grizzly Bear et Daniel Rossen en solo, ma sœur Aurélie est hyper fan alors je connais assez bien.

Partie 2 : le chaos, l’adieu à l’ivresse, d’où les cuivres un peu free (joués par Quentin Ghomari). Autour de la vingtaine, j’ai vécu une courte mais intense période jazz, avec Coltrane et Miles en tête. Pour faire vivre cette séquence, il fallait cette liberté. Wuthering Heights meets Horse Latitudes (Doors)

Partie 3 : la délivrance, la rédemption, l’euphorie retrouvée. Séquence semi-improvisée en résidence, inspirée par l’acid jazz des 90s. Je me souviens d’un concert de Galliano à Rennes : j’étais tombé raide dingue de la chanteuse et j’avais adoré l’énergie phénoménale qu’ils dégageaient tous. On retrouve cette gaieté chez The Go! Team. Long fade out d’une minute, comme un crépuscule mais on s’éclate jusqu’au bout : death of a party !


4. Arise Sir Richard

Un des titres Frankenstein de l’album avec I’d Like To Make My Exit With Panache. L’idée a jailli lorsque Ringo Starr est devenu chevalier. J’avais une tournerie de couplet au piano, main gauche sous influence Zombies. Puis un pont déguisé en refrain, ou l’inverse. Je passe toujours les chansons au Blue Star. La partie finale « Dreaming you take my hand » provient d’un rêve éveillé en écho à la mort d’un proche. J’ai écrit et enregistré cette séquence d’un bloc après avoir assisté à un spectacle de fin d’année à l’école de notre fils cadet.  L’histoire était abracadabrante, l’Oasis frelaté ou les 40 degrés d’un début de canicule en juin n’y sont pas étrangers. On revient à la maison, je me mets au piano et tout coule de source : la grille, la mélodie, les chœurs ! En Mi majeur. Je réalise que j’ai par ailleurs dans mes tiroirs cette ébauche, également en Mi : Arise Sir Richard. Bim, je tente la greffe et j’ai le frisson : ça passe, les changements d’humeurs, les paroles en mode confessions intimes sur l’arrêt de l’alcool, Arise Sir Richard ! Tout semble cohérent, la mélodie doit tout emporter sur son passage, comme une marée montante. Mon ami Jan Stümke joue sur un (vrai) clavecin, enregistré chez un particulier (un pote de Laurent Lavaur, le boss du studio où nous travaillions). Je joue la partie de guitare électrique : petite frime inutile mais c’est assez rare alors je signale car je me suis éclaté ! Même principe : en amont, je m’étais passé le titre 25-30 fois, le temps d’apprivoiser le riff, préciser les guirlandes et le solo libérateur de la fin.

5. Tonight I Need

La plus ancienne de la série. Composée à la guitare puis transposée au piano. Duo avec le vénérable John Howard. L’idée de l’orgue Hammond est venue tardivement. Sur l’album, je voulais vraiment cette variété dans les arrangements. En résidence, on galérait un peu pour faire vivre le titre. Il fallait une structure progressive (prog pop !).Mais comment la traduire ? La beauté de ce genre de chansons réside dans sa fragilité, c’est un peu un coup de poker. Guillaume Glain, notre batteur, a épuisé plusieurs options jusqu’à ce coup de génie : ne faire démarrer la batterie qu’aux 2/3 ! Ça nous a débloqués. Tout le début est super atmosphérique (sifflement AOC François de Roubaix) et on bascule dans l’hymne gospel pop sur la coda. La présence de John est capitale. On susurre les chœurs ensemble, puis je prends la lead et lui laisse le chant/champ libre sur « Somebody’s shoulder to cry on ». Le titre est vite devenu un potentiel single. Ah oui, les trompettes & bugles de la fin jouent des voix de cordes ! J’avais pondu un arrangement simple pour quatuor à cordes mais faute de temps, on n’avait pu faire que deux titres. Au final, je trouve que ce final cuivré sonne un peu comme les Moles/Cardinal avec une pointe de Beatles 67 (dixit John Howard himself).

6. Let Me Laugh Like a Drunk Witch

Avec cette chanson, je visais la pop « héroïque ». CinemaScope, Technicolor ! Je reviendrai sans doute aux compos guitare mais celle-ci est encore née au piano. C’est le seul titre de l’album dans lequel on est sobrement sur un guitare-piano-basse-batterie. On vivait une phase complexe dans la famille et je voulais saluer notre endurance. Individuelle et collective. Comme souvent, les paroles sont un (savant ?) mélange de flip existentiel, de spleen quadrado et d’optimisme béat hérité de mes années proto-hippies. Musicalement, ça grimpe d’un 1/2 ton à chaque couplet avant de changer vraiment de tonalité sur la deuxième partie. Helen Ferguson (Queen Of The Meadow) a posé sa belle voix sur le titre, elle m’accompagne sur de nombreux passages, c’est pourquoi vous avez aussi des chœurs à cinq voix car les trois garçons (Jan Stümke, claviers – Laurent Saligault, basse – Guillaume Glain, batterie) et moi harmonisons à tire-larigot. Mon amie, fan et confidente Valeano apparaît à la fin du titre, je vous laisse deviner la nature de cette intervention. Last but not least, l’ingénieur du son Olivier Bostvironnois (you’re simply the Bost !) est clairement l’un des architectes du disque. Notamment sur ce titre, il a mis en forme toutes mes lubies, supporté mes doutes (la faille de San Andreas, pour vous donner une idée) et on s’est bien amusés sur les transitions et les effets.

7. Hometown Boys

La composition la plus récente, bouclée juste avant l’enregistrement de l’album. Le fruit d’un ping pong piano-guitare. J’ai mis beaucoup de reverb sur ma voix pendant l’écriture et la composition de ce titre car je souhaitais créer un environnement quasi amniotique. Un bien-être limite thalasso. L’intro early-Tame Impala était là dès le début. On a fixé cette partie sans clic afin de garder l’aspect flottant. Mon pote Olivier Popincourt enlumine le titre d’un joli solo et quelques arpèges bien sentis. Je me suis frotté de nouveau à l’exercice périlleux de l’écriture des cordes. On avait engagé six musiciens : un quatuor et deux violons. On enregistrait ainsi le string quartet puis les 4 violons. Amateur de crème anglaise et de chantilly, j’ai voulu traduire ces amours toxiques en musique. Je vous promets, on fera plus épuré sur le prochain album ! Plus sérieusement, je voulais rendre hommage à mes amis d’enfance qui m’ont ouvert les yeux sur plein d’artistes et de styles. Alex, David, Stéphane, Matthieu, Christophe : ils se reconnaîtront. Hometown Boys. L’ajout d’un extrait de la démo à la fin est encore une idée qui a surgi en studio : je voulais mettre un peu de distance et de légèreté et créer un tunnel mental vers ….Panache. Ce truc des fausses fins, chausse-trappes et doubles fonds est devenu central au fil de l’enregistrement : un clin d’œil à l’album des Who Sell Out et bien sûr le Double Blanc. 

8. I’d Like To Make My Exit With Panache

La vraie chanson « expérimentale » du disque. Sur le plan des textures au moins. Tout au long du titre, on a mélangé les prises de studio avec des éléments de la démo. Maquette que j’avais enregistrée alors que je découvrais à peine Logic (un logiciel de home studio). Toujours été tardif ou précoce, rarement dans l’instant voire dans l’époque ! Avec la ferveur du converti, j’y allais à fond en empilant les pistes avant de soustraire. Je passais des heures sur la basse, par exemple. Une fois que j’avais une bonne armature, c’était la récré : claviers, percussions (la batterie de mes fils, divers gadgets), les oiseaux du jardin, etc. Il y avait quelques bpm d’écart entre la démo et la version studio : il a fallu réajuster et donc pitcher pour rééquilibrer. D’où l’aspect un peu fantomatique des chœurs et le luxe de petits synthés. Jan a ajouté de très beaux chœurs, que nous avions élaborés au gré des répétitions et des concerts (nous nous produisions souvent en duo). Guillaume a ajouté des cloches tubulaires lors d’une mémorable séance. Lolo joue une belle partie de basse avec entre autres une pédale de Do sur le refrain : il reste bloqué sur une note alors que les accords bougent : j’aime l’idée que le titre vibrionne comme un insecte. Paroles écrites d’une traite, limite écriture automatique. J’ai du mal à les chanter sans chialer !

9. My Wounds Started Healing

Manifeste prog pop, la pièce de résistance, mon Château de Miramare ! La structure était si ambitieuse/prétentieuse et casse-gueule que Laurent le bassiste l’avait surnommé « le péplum ». C’est resté jusqu’au mastering, d’ailleurs ! Quatre parties bien distinctes. Le lien, c’est Sébastien Souchois qui l’a tissé en créant cette incroyable partition de cordes. On a longuement échangé en amont, je lui parlais de mes fixettes (Vannier, Kirby, Vaughan Williams, Jobim-Riddle, Martin), il a arrangé les strings et j’ai adoré le résultat. Encore un personnage rencontré grâce à mon frère d’armes Popincourt.

Partie 1 : je pensais Field Music, XTC : de la pop anglaise nerveuse et acidulée. 

Partie 2 : Marvin Gaye ! Curtis Mayfield ! J’avais ces quatre accords qui se baladaient dans un coin. Un temps destiné à un long-métrage pour adultes, je ne savais que faire de cette petite boucle qui fonctionnait assez bien. J’aimais l’idée de psalmodier sur la grille, les violons doublant la mélodie de voix.

Partie 3 : j’avais développé un thème un peu funèbre, limite requiem, au piano solo. Sébastien a écrit plusieurs parties qui s’enchevêtrent et se répondent. Puis j’ai rajouté un chœur à six voix que l’on a délibérément noyé dans le mix, comme si je chantais dans l’eau, ambiance Ophélie de Millais.

Partie 4 : retour sur Terre avec un final Abbey Road-esque, la guitare acoustique revient discrètement et les cordes prennent le pouvoir. Le coup d’état de grâce!

Saluons François Dorléans, qui parsème le titre de bonnes grattes électriques, tantôt incisives, tantôt carillonnantes. Et les percussions de l’ami Guillaume qui nous balance ici timbales, cloches et gong. Adapter les tonalités et tempi des quatre « mouvements » ne fut pas une sinécure mais c’est tellement amusant et gratifiant quand tu vois ta créature prendre vie. Tu as l’impression de devenir une sorte de démiurge pop, c’est grisant. Plus seulement un fan qui singe ses modèles. J’ai dû pulvériser des tonnes de complexes pour voir la lumière. La démarche a posteriori était de déclarer une dernière fois ma flamme à mes idoles avant de partir dans une musique moins référencée ou révérencieuse. J’ai tout mis dans ce disque, on dit tous ça mais là, c’est vrai. J’ai tenté d’exprimer tout mon suc créatif. En espérant que cet album ne vous laisse pas indifférents ! Bon voyage…

Olivier Rocabois Goes Too Far est sorti le 2 avril 2021 chez Acoustic Kitty (accompagnement Microcultures). Distribution : Differ-AntKuroneko.

allif.bandcamp.com

Merci à Nicolas Favier de La Centrifugeuse.

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