Lucy Dacus – Historian

(Matador)

La silhouette grise fait comme elle peut pour s’y accrocher. Mais elle sait aussi que cette bulle – légère, fragile et donc totalement incontrôlable – peut éclater à tout moment. Et ainsi la précipiter dans ces montagnes dont les reliefs s’assombrissent au fur et mesure que l’on s’y enfonce. Historian se regarde, s’écoute et se vit comme une quête d’équilibre. D’un côté, il y a cette insouciance – protectrice – que l’on veut préserver. Et de l’autre, il y a cette noirceur à laquelle il paraît impossible d’échapper. La faute aux (mauvaises) rencontres, aux échecs, aux ruptures et aux départs, pouvant mettre à mal son estime de soi. Ou pouvant littéralement plaquer au sol lorsqu’il s’agit d’un deuil. La vie quoi… Lucy Dacus décrit son album comme un « guide de survie pour faire face à la perte « . Et si nous sommes effectivement en plein dedans, il y a toujours cette lueur d’espoir que l’Américaine de 22 ans – lucide – transcende avec humour. Et avec un rare recul, preuve d’une incroyable maturité.

Lucy Dacus a grandi dans les campagnes du Richmond, cette terre des Confédérés qui a vu naître les Etats-Unis. Mais les histoires qu’elle raconte sont avant tout personnelles. Et si elle se veut « Historian », c’est pour explorer son vécu et celui de ses proches. Des séquences ou des témoignages qu’elle renferme dans un journal intime qu’elle noircit depuis l’âge de 5 ans, elle en possède des pages entières. Même lorsqu’il est question des émeutes de Baltimore en 2015 (Yours & Mine), on reste dans la confidence et dans le rapport qu’elle a pu – ou que nous aurions pu – avoir avec de tels événements. Ailleurs, il y a peut-être l’une des plus belles chansons de rupture de ces dix dernières années. Son titre ? Night Shift, un petit monument de plus de six minutes qui décolle totalement grâce aux guitares 90’s venant soutenir un refrain ravageur. Incontestablement l’un des plus beaux de cette année : « You got a nine to five, so I’ll take the night shift, And I’ll never see you again if I can help it, In five years I hope the songs feel like covers, Dedicated to new lovers « . Touchée, mais pas coulée : « Forget you ever saw me at my best / You don’t deserve what you don’t respect« .

Lucy Dacus - Historian - Fanfare

C’est parfait. D’autant plus que plusieurs passages d’Historian sont construits de la même façon. Ça commence doucement, et tout explose, pour se terminer en apothéose (The Shell, Nonbeliever, Yours & Mine). Les guitares sont puissantes. Le chant aussi. À partir de là, on sait d’ores et déjà que nous avons à faire à un grand disque, qu’il se passera quelque chose dans chacune des chansons. Ce qui est finalement très rare. Certains médias outre-Atlantique ont affirmé qu’il s’agissait sans doute d’un futur classique « indie rock ». Et il se pourrait bien que ce soit le cas.

 

 

Lucy Dacus, même si elle adopte un tempo plus ralenti, s’apparente à un pendant féminin de Car Seat Headrest. Renseignements pris, au-delà de partager la même maison de disque – Matador, qui n’a sorti que des grands albums durant ces douze derniers mois (Snail Mail, Car Seat Headrest, Stephen Malkmus and the Jicks…) – Lucy Dacus et Will Toledo partageraient une amitié commune en dehors de la scène. Restent Timefighter, et surtout Pillar Of Truth où elle évoque sa grand-mère. La vieille dame vit ses derniers instant sur son lit de mort. Religion, images pieuses, délivrance, tout y passe. Un hommage ultra-poignant, d’une force à faire vaciller les croyances. Et l’un des grands moments de cet album qui aura incontestablement marqué cette année 2018.

Tracklist
Night Shift
Addictions
The Shell
Nonbeliever
Yours & Mine
Body To Flame
Timefighter
Next Of Kin
Pillar Of Truth
Historians

Discographie
No Burden (2016)
Historian (2018)

https://lucydacus.bandcamp.com/

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