Les Secrets les Mieux Gardés de la Pop (37) : Johan Asherton

En 1985, j’avais 14 ans quand un disquaire m’a conseillé de sortir un peu des sentiers battus et m’a fait écouter le deuxième album d’un groupe français appelé les Froggies. Leurs chansons avaient énormément de charme, et elles n’étaient pas à la mode. Trois ans plus tard, je me suis jeté sur « God’s Clown », le premier album solo de son principal artisan, Johan Asherton. Les suivants se firent plus pop, ou plus sombres ou dépouillés, voire hantés, avec un point commun qui dépasse les considérations musicales et esthétiques : la sincérité. Quelques mois après la sortie de « Passiontide », son nouvel opus, Johan nous a accordé une interview dans laquelle il est revenu sur ses influences multiples, quelques-unes de ses chansons préférées et son travail plus récent.

Bonjour Johan, est-ce qu’il y avait beaucoup de musique à la maison ? Des musiciens dans la famille ?
Mes parents étaient musiciens classiques. J’entendais de la musique tous les jours, du classique, bien sûr, mais aussi du jazz, des comédies musicales, West Side Story, par exemple. Des contes musicaux, comme Pierre Et Le Loup… Mon père était violoniste, son quatuor à cordes répétait chaque matin à la maison. L’après-midi, ma mère, qui était chanteuse lyrique, se mettait au piano pour faire ses vocalises, déchiffrer ses partitions. Enfant, j’ai traversé de longues périodes de maladie, alors je passais mes journées au lit à les écouter, et ça me plaisait beaucoup. Mon père était également un peintre abstrait, certaines de ses toiles étaient exposées aux murs en permanence. Tout cela avait un côté magique et mystérieux qui me fascinait. Mon oncle paternel avait joué du violoncelle dans sa jeunesse, il était peintre, dessinateur, céramiste… Ma mère était plus littéraire, elle me faisait lire, m’emmenait au théâtre… Je mesure chaque jour la chance que j’ai eue de grandir dans un tel univers…

Quelle est ta première claque musicale (radio, disques) ?
Dans un premier temps, des chansons typiquement sixties échappées du Teppaz de ma grande sœur. J’avais onze ans quand Proud Mary, de Creedence Clearwater Revival est sorti. Je l’avais écouté chez des copains un peu plus âgés. J’ai tout de suite adoré la voix de John Fogerty, cette ligne mélodique claire, la structure de la chanson… Et la face B, Born On The Bayou m’a vraiment impressionné, ce swamp rock très organique… Puis j’ai acheté mon premier 33trs, Axis: Bold As Love, de Jimi Hendrix. Quel choc ! A partir de là, j’ai voulu me mettre à la guitare, chanter, écrire mes propres chansons, monter un groupe…

Johan Asherton
© Begona G. Azua

Est-ce que tu aurais une anecdote d’enfance à me raconter, qui te définit bien, pas forcément liée à la musique ?
D’adolescence, alors. Je passais l’été 73 à Exeter, en Angleterre, pour des vacances parascolaires dans une famille d’accueil, chez une dame un peu âgée. Elle me voit arriver, jeans en velours rouge, blouson, platform boots. Elle m’étudie un instant, puis me demande: « Do you like David Bowie ? ». Je lui ai répondu, en citant Be My Lover d’ Alice Cooper: « M’am, I play guitar in a long-haired rock’n roll band ! ». De ce jour, nous étions amis. Nous mangions de petits sandwiches au concombre tout en regardant Top Of The Pops, nous écoutions Tyrannosaurus Rex sur son antique électrophone – un truc pourvu d’un bras automatique et d’une tige portant plusieurs disques empilés, qui tombaient l’un après l’autre. Son fils était ingénieur du son dans un studio d’enregistrement. Il était coiffé comme Rod Stewart et Ron Wood. Un jour, il m’a entendu gratter ma guitare, et proposé de faire un petit bout d’essai au studio. J’étais tellement timide que j’ai refusé. Bon, je n’avais que quinze ans… Cette timidité ne m’a jamais vraiment lâché, même si ça va un peu mieux maintenant !

Est-ce que tu pourrais citer une chanson qui te fait pleurer et une autre qui provoque en toi de la joie ?
Une chanson qui me ferait pleurer… Bitter Sweet de Roxy Music, par exemple. Ce texte, c’est quelque chose… Andalucia, de John Cale… Quant aux chansons plus joyeuses, Hold On, I’m Coming (Sam and Dave), Jumpin’ Jack Flash (The Rolling Stones)… Il y en a tellement ! Et puis cela dépend de l’humeur… Certains artistes, comme Bryan Ferry ou Kevin Ayers, peuvent me conduire du rire aux larmes, là où d’autres comme Nick Drake, Leonard Cohen et Lou Reed étaient très constants sur un certain désenchantement, c’est le moins qu’on puisse dire ! Mais on a également bien compris qu’ils n’étaient surtout pas dénués d’humour. La façon dont Reed chante « you’re gonna reap just what you sow » à la fin de Perfect Day, me tire les larmes à chaque fois.

Quelle est la chanson d’un autre artiste que tu aurais aimé écrire ?
Là aussi, il y en a tant… God Only Knows (Brian Wilson et Tony Asher), Life on Mars (David Bowie), Cosmic Dancer (Marc Bolan)… Beaucoup de chansons de Scott Walker… C’est infini ! J’aurais aimé être capable d’écrire un album comme Histoire de Melody Nelson et d’autres encore de Gainsbourg. Initials B.B. est une merveille, largement basée sur Dvorak, bien sûr, et le texte est sublime. J’ai d’ailleurs fini par lire L’Amour Monstre, de Pauwels, qui y est mentionné !

Quels sont les « non musiciens » qui t’ont le plus influencé ?
Des cinéastes, Luchino Visconti, Werner Herzog, Claude Sautet, Melville, Clouzot… Les films noirs, français surtout, et américains. Des romanciers, des poètes, des peintres. Un des livres qui m’a le plus bouleversé reste L’Écume des Jours. Un autre est Le Fantôme de l’Opéra. Spirite, de Théophile Gautier. La Dame Aux Camélias, tous ces classiques… Le mouvement Pré-Raphaélite. C’est vraiment très vaste, et il y a toujours un rapport avec la musique.

Si tu pouvais vivre à une autre époque, laquelle choisirais-tu ?
C’est difficile ! D’un point de vue esthétique, artistique, je dirais sans doute les années 1920-1930. Mais les années 50 sont fascinantes aussi, sans parler de l’explosion des années 60, toute cette créativité dans tous les domaines…

Qu’est-ce qui te pousse à écrire des chansons ?
Être sous le coup de quelque chose, d’une émotion, heureuse ou non. Ce sont les chansons qui s’écrivent presque d’elles-mêmes, rapidement, auxquelles je ne vais plus toucher une fois écrites. Mais il y a aussi des chansons qui prennent du temps à venir, à trouver leur forme définitive, celles sur lesquelles je vais travailler jusqu’au dernier moment avant de les enregistrer, en changeant un mot ici ou là… Les chansons viennent de tout ce qu’apporte la vie, les personnes, les rencontres, la nature, les livres, films, disques, la peinture, la photo…

Est-ce que tu pourrais me parler un peu de ton dernier album (inspiration, choix artistiques, partenariats…) ? Entre nous, ton titre Rainbeaux aurait été un tube dans un monde parallèle !
Ah ! Ah ! Dans un monde parallèle, j’en serais sans doute à mon Greatest Hits Volume 3…! J’ai commencé d’écrire les chansons de Passiontide en 2013, sauf Behind Closed Doors qui est plus ancienne. Rainbeaux m’a été inspirée par Cheryl Smith, une actrice américaine très peu connue, mais dont l’histoire m’a beaucoup touché. Le texte de Casanova est court, mais il m’a demandé du temps. Par contre, celui de The Stranger That Nobody Sees est bien plus long, et je l’ai écrit d’une traite, comme sous la dictée. Ce processus est très mystérieux…!
Stéphane Dambry et moi avons commencé à travailler le squelette de l’album en 2018 avec Sarah Barnwell et Frédéric Jouhannet aux violons sur plusieurs titres, Stéphane déployant comme toujours sa palette d’instruments divers et variés. Puis nous nous sommes installés chez Gene Clarksville, dans son studio de la Grotte, à Rouen, pour enregistrer les rythmiques avec Loïc Kohler à la basse et Cédric David à la batterie, ainsi que les voix. Gene a joué quelques parties de claviers et guitares supplémentaires, puis Thierry Minot s’est chargé du mastering. C’était en plein pendant le premier confinement…

Est-ce que tu as déjà pensé à écrire en français ?

J’ai souvent écrit en français. J’ai même fait la maquette d’un album entier en français vers 1992, entre Precious et The Night Forlorn, sans pouvoir me décider à franchir le pas. Puis à nouveau plusieurs chansons, quelques années plus tard. Mais l’éditeur avec qui j’étais n’a pas été convaincu, et j’ai laissé tomber. Je n’y tenais pas plus que ça, de toute façon. Très jeune je suis tombé dans la marmite anglo-saxonne, rien ne m’inspirait, ne me fascinait, venant de France. Bien plus tard, j’ai appris à apprécier des gens comme Gainsbourg, Bashung. Il y a toujours eu de grands auteurs, en France. Mais chaque langue a sa propre musicalité, et c’est en anglais que je me sens le mieux.

Quand est-ce que les albums des Froggies seront enfin disponibles en ligne ?
Oui, je me posais justement la question il n’y a pas longtemps ! Ça devrait pouvoir se faire.

A quelle autre question aimerais-tu répondre ?
Je ne sais pas.

Laquelle de tes chansons aimerais-tu que j’utilise pour illustrer cette interview ?
Pourquoi pas Rainbeaux, justement ? Je l’aime beaucoup. Ou alors, bien plus ancienne, Down At The Liquor Store, dont je suis toujours assez fier, sur l’album Precious.

Merci !!
Merci à toi, sincèrement.

asherton.hinah.com
facebook.com/johan.asherton

Discographie

En groupe :
The Froogies – Hour Of The Froggies (1984)
The Froogies – Get Frogg’d (1985)
Liquid Gang – Showdown (1988)
Johan Asherton’s Diamonds – Johan Asherton’s Diamonds (2015)
The High Lonesomes – Froth (2017)

Solo :
God’s Clown (1988)
Precious (1989)
The Night Forlorn (1993)
The Moon, Soon (1995)
Under The Weather (1996)
Bluesology (1998)
Trystero’s Empire (2000)
Phantastes (série de poèmes de George McDonald mis en musique) – (2002)
Amber Songs (2005)
Cosmic Dancer : A Tribute To Marc Bolan (2007)
High Lonesomes (2010)
The House Of Many Doors (2012)
Passiontide (2020)

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