Les Secrets les Mieux Gardés de la Pop (36) : Louis Philippe

Philippe Auclair a une nouvelle fois enfilé son costume de Louis Philippe pour évoquer avec nous quelques souvenirs musicaux tellement éclectiques qu’on en oublierait presque leurs points communs. Après les albums The Devil Laughs aux côtés de Stuart Moxham en août de cette année, puis Thunderclouds avec The Night Mail il y a tout juste quelques jours, le chanteur, songwriter et multi-instrumentiste français établi à Londres prépare déjà le suivant. Également producteur et arrangeur (notamment pour Valérie Lemercier, April March, Bertrand Burgalat, Martin Newell, The Clientele, pour n’en citer que quelques-uns), Philippe nous a également révélé vouloir reprendre la route en 2021, pandémie ou pas. Il nous a aussi parlé d’un nouveau projet top secret, qui aurait déjà vu le jour sans le Covid, sur lequel il devrait être associé à Stars, A Girl Called Eddy et Sondre Lerche !

Bonjour Philippe, est-ce que tes parents écoutaient beaucoup de musique à la maison quand tu étais enfant ? Des musiciens dans la famille ?

Des musiciens professionnels, non, mais ma marraine avait eu un premier prix de conservatoire (au piano). Nous avions un piano droit dans le bureau de mon père, et ma mère était et est une mélomane très avertie, qui avait rêvé d’être harpiste, dont les goûts ont formé les miens, que ce soit pour la chanson (Nougaro, Polnareff, Ferré, Françoise Hardy), le jazz (Duke Ellington, Ella Fitzgerald), ou la musique classique (Ravel, Debussy et Rachmaninoff en particulier). Et Michel Legrand, son Dieu, que nous avions d’ailleurs vu ensemble à Ronnie Scotts à Londres deux ans avant sa disparition. Tu ajoutes à cela mon frère aîné (très pratique pour ça, les frères et sœurs ainés!), fan de pop anglaise, et tu as un aperçu de la vie musicale à la maison. On y entendait à la fois Last Train To Clarksville et L’Oiseau de feu (de Stravinsky).

Quels ont été tes premiers émois musicaux (radio, disques) ?

Le premier 45T: Girl, des Beatles. Je me souviens l’entendre pour la première fois au sortir d’une papeterie où on venait de m’acheter le dernier Mickey-Parade! Autant dire que j’étais petit, tout petit…mais ce souvenir-là est d’une netteté extraordinaire. Je crois que c’est le bouzouki qui m’a happé l’oreille…Sinon, Quiet Village, la version de Martin Denny, qui servait de générique à La Vie des Animaux de l’ORTF, et Cast Your Fate To The Wind, de Sounds Orchestral, que je considère toujours un chef d’œuvre. La Pavane pour une infante défunte de Ravel, la Fille aux cheveux de lin de Debussy…J’avais plutôt bon goût…ou disons qu’ils n’ont pas beaucoup changé.

 

Est-ce que tu aurais une anecdote d’enfance rigolote (pas forcément liée à la musique) et qui te définit bien à nous raconter ? 

Ah, la colle…Peut-être, quand j’avais sept ans. Mon père m’a emmené avec lui dans un de ses voyages de commerce – il plaçait le cidre de la cidrerie familiale, et nous étions Dieu sait pourquoi dans le marais poitevin. Nous nous sommes arrêtés dans une auberge connue pour ses cuisses de grenouille, qu’ils servaient avec une carafe de vin blanc du Poitou. Mon père ne buvait pas. J’ai goûté. Et j’ai visiblement aimé. J’ai dû siffler la carafe sans qu’il s’en rende compte. Et lorsque nous sommes revenus à la voiture, j’étais incapable de trouver la porte. Mon père ne s’était rendu compte de rien et en rit encore. Moi, j’étais furax contre moi-même…pas d’avoir un épouvantable mal de crâne, mais d’avoir perdu ma dignité, en quelque sorte. Cette fierté est sans doute mon plus gros défaut. Et déjà, comme disait Oscar Wilde, je savais résister à tout, sauf à la tentation.

Crédits Josh Holland

Est-ce qu’il y a une chanson qui te fait pleurer ? 

Il y en bien plus d’une. The Kiss de Judee Sill est peut-être celle qui me frappe le plus fort, le plus immédiatement. Tu Vois le feu du soir, de Poulenc, sur un poème d’Eluard. Je l’ai chantée sur scène; au bout de deux vers, je dois lutter contre moi-même pour ne pas m’effondrer. Earth, The Story So Far de Prefab Sprout, me bouleverse à chaque écoute, ses paroles en particulier. Et tellement d’autres chansons de Paddy: tiens, Nightingales! Beeswing, de Richard Thompson, un pur chef d’œuvre. Sea Song de Robert Wyatt. Et caetera, et caetera.

 


Quelle est la chanson d’un autre artiste que tu aurais aimé écrire ?

Quelques milliers d’entre elles! You Go To My Head, par exemple, tel que Billie Holiday et Sinatra l’ont interprétée, avec cette grille d’accords inouïe. Tout le songbook de Cole Porter et de Johnny Mercer. Gershwin, de A à Z. Une cinquantaine des mélodies de Poulenc. Mais aussi Amour, Amitié de Pierre Vassiliu! Cruel de Paddy McAloon (Prefab Sprout). Pour ce qui est de la mélodie et de la progression harmonique, Goodbye Pork Pie Hat de Charlie Mingus. Both Sides Now de Joni Mitchell. Et je reviens aux chansons que j’ai déjà mentionnées dans ma réponse précédente.

Si tu pouvais vivre à une autre époque, laquelle choisirais-tu ?

Paris 1910, Vienne 1930, New York 1935 ou 1950, pour l’art et pour la musique. Ma propre époque me donne envie de vomir.

Qu’est-ce qui a fait que tu t’es retrouvé en Angleterre pour y enregistrer tes premiers albums ?

Très longue histoire. J’avais en fait déjà enregistré un premier album plus que lo-fi, Mad Mad World, qui était sorti sur la filiale japonaise des Disques du Crépuscule, et j’étais censé rejoindre l’écurie Blanco Y Negro…avec mes futurs amis de Microdisney Sean O’Hagan et Cathal Coughlan, d’ailleurs. BYN était le projet commun de Crépuscule, Cherry Red et Rough Trade, une sorte de ‘super indie’ qui était en partie financé par Warner. Mais Warner a coupé net les fonds lorsque Mike Alway, le A&R du label, a dépensé une fortune sur l’album Holiday Hymn de Vic Godard…peu importe qu’il leur avait donné Eden d’Everything But The Girl avant, qui avait été un énorme succès. Il s’est fait virer, et ses artistes avec lui…dont moi, avant même que j’aie pu enregistrer quoi que ce soit. Mike a rebondi à Cherry Red, où il a créé el records, dont je suis devenu l’un des premiers artistes. Et dès le début, Mike a voulu m’employer également comme arrangeur, songwriter et musicien. Je ne demandais pas mieux! Et c’est ainsi que j’ai débarqué à Londres, le 27 ou 28 décembre 1986, pour embrayer avec les séances du premier album de The King of Luxemburg. J’ai rencontré ma future épouse quasiment aussitôt. Une fois arrivé à Londres, je n’allais pas en partir!

A l’époque d’Ivory Tower, quel sorte de Graal musical poursuivais-tu ?

J’étais entre deux chaises, sans me douter alors qu’on pouvait mettre ces deux chaises à la même table. D’un côté, je rêvais d’une sorte de jazz chanté aux harmonies étranges, de l’autre d’une pop pure, aussi solaire que possible. Ivory Tower constituait en fait ma seconde tentative de deuxième album après Appointment With Venus; la première, enregistrée avec un trio de jazz dont Danny Manners était le bassiste, a été mise dans un tiroir par Cherry Red (les chansons ont refait surface plus tard). Pas assez « commercial ». Et le pire est qu’ils avaient raison. Nous commencions à percer au Japon, et ce disque m’aurait flingué. La seconde tentative était ce qui est devenu Ivory Tower. Était-ce mon « graal »? Non. Et je ne sais pas si j’en ai jamais eu un. J’écris de la musique par nécessité personnelle, je n’ai pas de plan, pas de stratégie, pas d’objectif autre que donner une existence objective aux sons que j’entends dans ma tête. Peut-être que mon graal, c’est tout simplement ça.

A quel moment t’est venue l’idée d’une collaboration avec Stuart Moxham de Young Marble Giants ? Connaissait-il tes albums ?

Stuart et moi nous connaissons depuis bientôt trente ans, alors, oui, il connait mes albums comme je connais les siens! Nous sommes une sorte de « société d’appréciation et d’entraide mutuelle »…J’ai joué sur quatre ou cinq albums solo de Stu depuis 1993, joué sur scène avec lui aussi, avant que nous nous mettions en couple pour The Huddle House, en 2007, puis The Devil Laughs, que nous avons enregistré sur une longue période avec notre ami Ken Brake, et que Tiny GLOBAL a publié cet été, juste avant que le cancer nous vole Ken. Petit à petit, nous sommes devenus des presque-égaux dans cette association, dont le but est avant tout de créer les parfaits écrins pour ces bijoux d’écriture que sont les chansons de Stuart. Pour ce qui est de l’origine de cette collaboration, difficile à dire – tout s’est passé de manière organique, depuis que j’ai contribué des claviers à Random Rules, son album de 1993. Nous sommes bien ensemble. Nous nous comprenons sans avoir à nous parler. Et nous rions beaucoup ensemble…

Est-ce que tu pourrais me parler un peu de la manière dont vous avez enregistré les deux albums que vous avez sortis ensemble ?

Tout a été enregistré au studio de Ken, qui était le plus méticuleux des producteurs, mais aussi le plus drôle des complices. Ces albums, en fait, sont le fruit du travail d’un trio, pas d’un duo…Pour commencer, Stu et moi avons fait le tri parmi ses chansons chez moi, autour du piano. Let’s try this one…yes…yes…no…maybe…yes. Une fois les chansons choisies, nous avons travaillé aux arrangements de base, Stu à la guitare acoustique, moi à la classique ou au piano; c’est le moment où je prends le volant. Ce n’est qu’alors que nous sommes entrés en studio, pour de longues, longues séances, étalées sur plusieurs années en fait! Un contraste total avec ce que j’ai fait avec mes amis de The Night Mail pour mon nouvel album, Thunderclouds, qui a été enregistré avec énormément de soin, mais très vite aussi: sept jours au total, mixage et mastérisation compris, ce qui s’explique aussi par la qualité des musiciens: Robert Rotifer, Andy Lewis et Ian Button, et notre complicité. Par le fait, aussi, qu’ils ont contribué aux arrangements alors que d’ordinaire, je les écris de A à Z. Un bonheur, dois-je ajouter.

Après Stuart, ce serait génial si tu arrivais à sortir Andy Partridge (XTC) de sa pré-retraite ! Est-ce que tu y as déjà pensé ?

Oui, et Andy et moi en avons parlé de temps à autre, la dernière fois il y a deux ans. La seule fois où je me suis trouvé en studio avec lui, c’était à The Farm, où il produisait un album de mon amie Saeko Suzuki, Romantic. C’était en 1987. Depuis, je continue de croiser l’orbite de cette comète…nous avons tous les deux produit un album de Martin Newell…J’ai enregistré I Can’t Own Her alors qu’Andy avait mis cette chanson magnifique au rebut (incroyable, mais vrai: XTC ne l’aurait sans doute jamais enregistrée si Danny Manners et moi ne l’avions fait avant eux). Il était question d’un album de « miniatures » que nous écririons de concert à un moment. Andy était ok. Nous verrons. Je dois être une sorte de « collaborateur dans l’âme ». J’aime être dans le siège du passager qui sait aussi prendre le volant. Parfois, je conduis quasiment seul, comme avec Louise Le May (j’ai produit et arrangé son album A Tale Untold, qui est sorti sur Folkwit en 2015, une merveille). Parfois je m’efface davantage (les arrangements de cordes que j’ai écrits pour The Clientele). Parfois, je fais les deux, comme lorsque je me suis associé avec Testbild! pour The Ocean Tango, un album qui a quelque chose de magique. Alors Andy, sait-on jamais?

Un jour, quelqu’un m’a demandé quels étaient mes poètes préférés et j’ai répondu Roger Federer et Ronaldo (le Brésilien). Quels footballers pourrais-tu qualifier de poètes ?

Dennis Bergkamp et Florian Albert sont les deux noms qui me viennent immédiatement à l’esprit. Riquelme, Toastao, Baggio, Ronaldinho… Ils ne courent pas les rues aujourd’hui.

Laquelle de tes chansons aimerais-tu que j’utilise pour illustrer cette interview ?

De l’ensemble de mon « œuvre », Martine. Du dernier album, The Man Who Had It All, peut-être? La coda me donne des frissons…Deux chansons inspirées par des personnes que j’ai aimées du plus profond et du meilleur de moi-même.

Merci Philippe !!

Mon plaisir.

www.louisphilippe.co.uk

Discographie (presque complète)

Appointment With Venus (1986)
Passport to the Pogie Mountains (1987)
Ivory Tower (1988)
Yuri Gagarin (1989)
Rainfall (with Dean Brodrick – 1991)
Jean Renoir (with Dean Brodrick – 1992)
Delta Kiss (1993)
Sunshine (1994)
Let’s Pretend (1995)
Jackie Girl (1996)
Nusch (with Danny Manners – 1998)
Azure (1999)
9 & 13th (Jonathan Coe with Louis Philippe and Danny Manners – 2001)
My Favourite Part of You (2002)
The Wonder Of It All (2004)
The Huddle House (with Stuart Moxham – 2007)
An Unknown Spring (2007)
The Devil Laughs (with Stuart Moxham – 2020)
Thunderclouds (with The Night Mail – 2020)

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