Les Secrets les Mieux Gardés de la Pop (29) : Orwell

Jérôme Didelot, l’homme qui donne vie aux rêves mélodiques éveillés du groupe Orwell, nous a accordé une interview à l’occasion de la sortie de son nouvel album, au titre lumineux emprunté à l’auteur Theodore Sturgeon : Parcelle Brillante (lire notre chronique). Il nous a parlé de Metz et de son club de foot, ainsi que des artistes qui lui ont fait entrevoir l’existence d’un univers fait de pop aux arrangements soyeux. Sans oublier ce nouvel album qu’on attendait depuis cinq ans et sur lequel il a notamment invité deux chanteuses, Armelle Pioline (du groupe Holden) et Sugar Me.

Bonjour Jérôme, où est-ce que tu as grandi et est-ce que cet endroit t’a inspiré dans ta musique ?

J’ai grandi à Metz, en Moselle. Cette ville s’est beaucoup transformée ces dernières années, mais durant mon adolescence — les années 80 —, il y régnait une forme d’austérité, renforcée par le climat et l’architecture. C’est incontestablement une belle ville, dotée de vestiges médiévaux, de bâtiments imposants construits en pierre de Jaumont et de traces de la domination germanique, mais elle n’était pas synonyme d’ouverture et d’allégresse à l’époque de mes 15 ans. D’ailleurs, le genre musical qui a marqué les esprits à cette période est plutôt un rock new wave assez sombre. À l’instar de pas mal de musiciens débutants du coin, j’écoutais des groupes comme The Sound ou The Chameleons. Metz a par exemple été le théâtre de quelques concerts mémorables d’un groupe britannique appelé The Opposition, qu’on peut situer au cœur d’un triangle dont les côtés seraient The Cure, The Police et U2. Ma première expérience de groupe a été de remplacer le bassiste d’une formation locale nommée Echo Prism. Je les avais découverts en première partie des Lotus Eaters, mon premier concert à Metz Grigy, dans une salle d’un centre des expositions qu’on pourrait qualifier de « glauque » !
Plutôt que de m’inspirer, je dirais que ce cadre m’a encouragé à chercher d’autres paysages dans la musique. C’est aussi l’époque où j’ai découvert des artistes comme Lloyd Cole, Prefab Sprout ou les Pale Fountains, qui ont amené un peu de lumière dans cette grisaille.

Est-ce qu’il y avait beaucoup de musique à la maison ? Des musiciens dans la famille ?

OrwellMon père appréciait Brel, Nougaro ou Brassens, il connaissait d’ailleurs beaucoup de chansons par cœur mais, bizarrement, il écoutait assez peu de musique à la maison. Quant à ma mère, elle jouait un peu de piano et avait une bonne connaissance de la musique classique, mais là encore, pratiquait peu. J’avais surtout deux grandes sœurs qui ont ramené pas mal de disques à la maison, ça allait d’Electric Light Orchestra à Duran Duran. J’ai découvert quelques pépites dans leurs affaires. Je me souviens d’une cassette avec Diamond Dogs sur une face, Scary Monsters sur l’autre. Quel choc ! Le morceau Sweet Thing me transportait. Ce qui est drôle, c’est qu’elles étaient toutes deux au conservatoire, l’une en danse, l’autre en piano, alors que moi, je faisais du foot. Quand ma plus grande sœur avait fini de se briser les doigts sur les œuvres de Mozart ou Schubert, je m’installais au piano et jouais de façon aléatoire en attendant d’entendre des choses qui me plaisaient, développant une technique absolument instinctive et hautement approximative.

Est-ce que tu aurais une anecdote d’enfance rigolote à me raconter ? Pas forcément liée à la musique.

Celle qui me vient a un rapport avec la musique et doit être assez banale pour quelqu’un de ma génération. C’est tout simplement la révolution qu’a constituée l’apparition du walkman. Jusqu’à l’âge de 11 ans, j’écoutais de la musique soit sur un mange-disque en plastique dans ma chambre, où traînaient les disques que mes sœurs avaient remisés, comme la B.O. de La fièvre du samedi soir, soit ″à la sauvette″ dans la chambre de ma grande sœur où se situait la chaîne familiale. Lorsque j’ai disposé de cette machine divine, j’ai pu maîtriser la diffusion des morceaux que j’avais envie d’entendre, dans le temps et l’espace. Mes trajets vers l’école se sont transformés en micro épopées, au son de David Bowie ou d’Alan Parsons Project.

Quelle est la chanson qui te fait pleurer ? 

Il y a les chansons émouvantes car elles déclenchent des images et des situations qu’on a vécues, et des chansons intrinsèquement bouleversantes car leurs auteurs/compositeurs ont été touchés par la grâce. Le comble de l’émotion, c’est lorsque les deux paramètres sont réunis. Il y a des dizaines de chansons qui me touchent pour toutes ces raisons, séparément ou de façon combinée. Là, aujourd’hui, je pense à Unless des Pale Fountains car c’est à la fois un superbe morceau, que j’ai découvert au cours d’une adolescence un peu morose et qui enfin m’évoque aussi le gâchis autour d’un groupe prometteur mais éphémère, freiné par la drogue.

Quelle est la chanson d’un autre artiste que tu aurais aimé écrire ?

C’est un peu délicat de répondre à cette question car on risque de passer pour quelqu’un d’extrêmement présomptueux. Je répondrai plutôt par une autre anecdote. Quand j’ai décidé de fonder Orwell, à la fin des années 90, j’avais en tête une pop chantée en français mais qui fasse plutôt référence à la musique anglo-saxonne dans laquelle j’avais baigné, avec une certaine sophistication dans les arrangements. Cela dit, je n’avais pas forcément les moyens de mes ambitions à l’époque pour enregistrer mes maquettes. C’est à ce moment qu’Etienne Daho a sorti la chanson Le premier jour (du reste de ta vie), adaptée d’un titre de Sarah Cracknell, la chanteuse du groupe Saint Etienne. J’ai vraiment apprécié ce morceau tout en éprouvant une forme d’amertume, comme si on m’avait pris quelque chose.

Quels sont les artistes (non musiciens) qui t’ont le plus influencé ?

Quand je fais la liste des artistes qui m’ont vraiment marqué, j’ai souvent du mal à faire le lien avec la musique que je produis. J’y suis parvenu avec ce nouvel album puisque je me suis inspiré, pour certains titres, des histoires d’un écrivain de science-fiction et de fantastique, Theodore Sturgeon. J’ai réellement plongé dans le(s) genre(s), adolescent, alors que Metz accueillait à l’époque un festival exceptionnel. J’ai donc découvert Philip K. Dick, Richard Matheson, Lovecraft et beaucoup d’autres, mais j’ai gardé une affection particulière pour Sturgeon dont les thématiques me semblaient plus universelles. J’ai toujours adoré le non-sens, celui de Desproges dans La minute nécessaire de monsieur Cyclopède, celui des Monty Python, de Topor ou du dessinateur Goossens. Au cinéma, les films de Polanksi, De Palma, Cronenberg et Kubrick m’ont fasciné, mais j’aimais également le cinéma B ou des séries, comme Le prisonnier. Le personnage de Patrick McGoohan, acteur-réalisateur populaire mais exigeant, m’a fortement impressionné. J’ai découvert plus tard les films de Robert Mulligan, j’ai adoré Du silence et des ombres, adapté du formidable Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, et L’autre qui est un grand film sur l’enfance. Je me suis souvent débrouillé pour éviter les classiques, de façon plus ou moins consciente. En résumé, j’ai une culture très parcellaire mais j’essaie de combler mes lacunes.

Si tu pouvais voyager dans le temps, tu choisirais quelle période ?

Sans doute la fin des années 60… Et pas seulement pour la révolution sexuelle ! Pour le bouillonnement culturel, pour l’insouciance, pour la priorité donnée à l’expérience. Et puis j’aurais été contemporain des Beatles. Je suis né peu après leur séparation. Cela dit, je n’aurais sans doute pas fait de vieux os…

Comment s’est passé le choix du nom Orwell, est-ce que tu avais d’autres idées en tête ?

Vite. Pendant ma période étudiante, j’ai évolué dans un groupe qui s’appelait P.S. : Goodbye, en référence à une chanson des Chameleons. Nous nous sommes séparés alors que les uns et les autres déménageaient et s’apprêtaient à entrer dans la vie active, il me fallait donc créer un nouveau projet. J’ai choisi Orwell très rapidement, sans me poser beaucoup de questions. J’aimais l’idée que ce nom, devenu presque un « concept sociétal », déclenche beaucoup d’images. Et des choses souvent noires alors que notre musique ne l’est pas.

Est-ce que tu as un endroit et un instrument privilégiés pour composer ? 

Je compose soit à la guitare, soit au piano. Depuis quelques années, je me suis surpris à conceptualiser des chansons dans ma voiture, mentalement, en espérant me souvenir de mes idées et pouvoir les matérialiser sur de vrais instruments, une fois rentré chez moi. J’ai composé le morceau Continental de cette façon. Mais il m’est arrivé de perdre quelques idées en chemin, des morceaux mort-nés en quelque sorte…

Est-ce que tu pourrais me parler un peu de ton nouvel album ?

Comme je l’évoquais plus haut, certaines thématiques sont empruntées à l’écrivain Theodore Sturgeon. Je me suis replongé dans ses histoires récemment car j’ai coordonné une publication sur l’auteur. Mais cela ne concerne que quelques chansons. Je crois que j’ai eu peur de l’écueil de l’album concept — expérience pas toujours heureuse artistiquement —, et puis j’avais des chansons sans rapport avec Sturgeon dont je ne voulais pas me priver. En général, j’enregistre pas mal de choses seul chez moi avant de faire intervenir les autres musiciens. Pour Parcelle brillante, je me suis accordé le luxe d’une semaine de studio avec les musiciens principaux pour reprendre les morceaux à la base. Je crois que cela apporte de la vie aux enregistrements et ça a été un moment très agréable. J’ai fait intervenir des collaborateurs additionnels dans un deuxième temps : historiques (Alexandre Longo, Thierry Bellia, Alexandre Rabin…) ou nouveaux. C’est le cas du saxophoniste Antoine Arlot et de deux chanteuses que j’apprécie particulièrement, Armelle Pioline (Holden, SuperBravo) et la Japonaise Sugar Me.  Ces voix féminines apportent un peu de « chic » et d’exotisme à l’album.

Orwell - Parcelle brillante

Quelle question subsidiaire aurais-tu aimé que je te pose ?

N’importe quelle question faisant référence au F.C Metz.

Laquelle de tes chansons aimerais-tu que j’utilise pour illustrer cette interview ? 

Cela me ferait plaisir de mettre en avant la chanson Lone. Le pont dudit titre est mon passage préféré du disque, déjà parce que j’aime l’ambiance un peu 70’s qu’il dégage, ensuite parce que mon fils lit sur ce passage un extrait du livre Les plus qu’humains. J’ai enregistré sa voix quand il avait 10 ans et je suis toujours ému quand je l’entends, surtout maintenant qu’il a mué et que l’enfant de l’enregistrement s’est évanoui…

Discographie
Orwell (mini-album, 2000)
Des Lendemains (2001)
L’Archipel (2005)
Le Génie Humain (2007)
Continental (2011)
Exposition Universelle (2015)
Parcelle Brillante (2020)

Orwell
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