Les Secrets les Mieux Gardés de la Pop (14) : Bonifrate

A la tête de son groupe Supercordas ou en solo, Bonifrate a ravivé la flamme du psychédélisme brésilien. Depuis Paraty, qui se situe à l’extrême sud de l’État de Rio de Janeiro, il nous a parlé de ses souvenirs d’enfance, de sa ville, de la chanson Lennon e McCartney de Milton Nascimento, de ses projets futurs, du XVIème et du XXIème siècles au Brésil.

Bonjour Pedro, comment est-ce que tu te décrirais en quelques mots ?

Un de ces artistes brésiliens qui finissent par devenir fonctionnaires et enregistrent quelques albums après leurs heures de bureau.

Dans quel domaine du secteur public est-ce que tu travailles ?

Je m’occupe des affaires culturelles liées à l’histoire, dans un petit musée de Paraty (O Forte Defensor Perpétuo). Même si le fort n’a été érigé qu’au XIXème siècle, on y présente la culture traditionnelle de la ville, notamment celle des communautés quilombolas (terme utilisé au départ pour les esclaves qui fuyaient des plantations), caiçaras (habitants du littoral des régions sud-est et sud du Brésil, descendants d’Indiens, Africains et européens) et indígenas (peuples autochtones), ainsi que leurs us et coutumes. Mon travail comprend de la recherche de documents, le développement de projets, l’organisation d’expositions et principalement d’activités pour les écoles publiques du coin.

Où est-ce que tu as grandi ?

Je suis né à Rio de Janeiro et j’ai grandi à Paraty à partir de mes 4 ans. C’est une ville balnéaire historique au sud de l’État (de Rio). Il y a toujours eu une relation très forte entre les deux villes et il y a une route magnifique qui les relie, de la Forêt Atalantique (Mata Atlântica) à la mer. J’ai vécu à Rio de 1999 à 2012, j’y ai fondé mon groupe Supercordas, J’ai étudié l’histoire et j’y ai rencontré ma compagne. Paraty, oú je suis retourné vivre en 2012, est une petite ville de 40 000 habitants, très prisée pour ses ressources naturelles, touristiques et culturelles. Ça a toujours été ma source d’inspiration première pour les chansons. Le premier album de Supercordas, Seres Verdes ao Redor, parle beaucoup de mon enfance et de mon adolescence à Paraty, En particulier la relation à la nature. Et mon dernier disque, Lady Remédios, est un EP conceptuel qui évoque Paraty de manière plus directe, un mélange d’éloge et de satyre.

En dehors de la musique, quel est ton passe-temps favori ?

Je n’aime pas trop l’idée de passe-temps. Tout est passe-temps ou pare-temps ou des tentatives de réduire le temps. Je dirais plutôt que je travaille dans la culture et l’éducation, je travaille aussi à la construction collective d’une famille et je travaille sur mes compositions, mes arrangements, mes mixes, dès qu’il me reste un peu de temps.

Est-ce qu’il y avait beaucoup de musique dans la maison dans laquelle tu as grandi ?

Mes parents avaient pratiquement tous les disques des Beatles, que j’ai commencés à écouter en boucle tout petit. J’ai également baigné dans la musique brésilienne, Caetano Veloso, Gal Costa, Gilberto Gil, Chico Buarque, Milton Nascimento et bien d’autres mais je ne m’y suis vraiment intéressé que bien plus tard. Ma mère a toujours beaucoup chanté, pas professionnellement, mais elle participait par exemple aux « Rodas de samba ». Elle avait aussi un projet, avec un musicien suédois, de musique africaine, du Cap-Vert et de Guinée Bissau quand on habitait encore à Rio, c’est un vieux souvenir mais ces sons sont encore très présents en moi. C’est elle qui m’a poussé à étudier la musique, même si je rechignais un peu, par pure paresse.

Est-ce que tu pourrais citer un groupe qui te touche particulièrement ?

Un ami m’a fait connaître le premier album des Raincoats en vinyle il y a deux ans et ça m’a électrisé le poil. Comment est-ce j’étais passé à côté de ça ? J’ai alors compris la référence de Kurt Cobain dans les textes d’Insecticide et aussi le lien musical. J’aime beaucoup Nirvana, mais le Punk Rock ça n’a jamais été trop mon truc. Ou alors le Punk Rock qu’on trouve chez le Velvet Underground ou chez les Stooges mais je n’ai jamais vraiment accroché avec les Sex Pistols ou les Ramones, à part certaines chansons plus connues, je les ai un peu écoutés quand j’étais plus jeune mais pas plus que ça. Les Raincoats m’ont fait comprendre le côté musical du Punk Rock, en plus de la débauche de testostérone révoltée. C’était la vie et la musique de ces jeunes qui créchaient dans des squats à la fin des années 70, leurs problèmes existentiels de survie, ce détachement.

Et une chanson ?

Je dirais Para Lennon e McCartney de Milton Nascimento. Cette chanson parue sur son album de 1969 est une sorte d’introduction à l’univers du Clube da Esquina, à mon avis l’un des moments les plus incroyables de la musique brésilienne, qui met en valeur l’unité de l’Amérique du Sud, une unité millénaire dont finalement on ne sait pas grand chose. On ressent ou on devine un peu cette unité à travers cette imbrication de chansons, poésie, musique, art, philosophie, amitié qui rassemblent tout le continent et que ces petits gars de Minas Gerais ont mis en mouvement avec une grandeur rare.

Quel a été le premier disque qu’on-t-a offert ?

Quand j’avais 6-7 ans, j’adorais la scène du film Ferrys Bueller’s Day Off dans laquelle il chante Twist and Shout pendant un défilé de rue. Je voulais absolument l’album des Beatles qui contenait cette chanson, alors un ami de mes parents m’à promis qu’il allait se le procurer. Il a fait toute une mise en scène, a expliqué qu’on ne le trouvait plus au Brésil, qu’il devait le faire venir de Liverpool. Le jour de mon anniversaire, il est revenu avec une boîte énorme dans laquelle il n’y avait rien, avant que je ne découvre au milieu du papier d’emballage une copie de Please Please Me. Je ne me souviens plus quel a été le premier album que j’ai acheté, sans doute un autre des Beatles, mais je me souviens du premier album contemporain, c’était K de Kula Shaker, qui m’a pas mal influencé à l’époque. Je ne connaissais pas trop mais je n’ai pas résisté à la pochette, une impulsion que je n’ai pas regrettée et qui m’a poussé à écouter plus de trucs de mon époque.

Si tu pouvais voyager dans le temps, tu irais à quelle époque ? 

Je crois que j’irais au XVIème siècle, pour pouvoir comprendre les potentialités des modèles politiques de l’époque qui s’opposaient, à un moment où le Brésil était en formation, avec les Guarani et les missions jésuites, le conflit avec les populations du Sertão, sur fond de violence patriarcale et d’autoritarisme privé, qui ont fini par s’imposer. En vérité, je ne survivrais pas très longtemps à cette époque là ! Peut être qu’il serait plus rusé de voyager dans le futur, dans 3 ans et demi.

Bonifrate
Photo prise par Thalita Silva

Est-ce que tu as un endroit et un instrument privilégiés pour composer ?

Non, j’écris partout, principalement quand je suis en transit, en marchant, en conduisant ou en pédalant. Je pense tout le temps aux chansons. J’utilise la guitare ou le piano pour trouver les meilleurs accords et fixer la mélodie et le rythme, puis je passe un bon moment à faire décanter tout ça dans ma tête jusqu’à ce que toutes les paroles se mettent en place.

Quand tu trouves une mélodie, elle se fixe durablement dans ton esprit ?

Non, il faut que je me dépêche de l’enregistrer sur mon téléphone sinon elle s’en va, j’en ai déjà perdu plein. Parfois, j’ai un disque quasiment prêt et j’ai recours à toutes ces bribes de « lalala » pour aider à finir une chanson.

Est-ce que tu as un projet en préparation ?

J’en ai quelques-uns, mais j’ai du mal à trouver le temps pour les terminer. J’ai un disque qui est prêt, une collaboration avec Dinho Almeida du groupe Boogarins, il s’appelle Guaxe et va sortir au deuxième semestre de cette année en vinyle via la Overseas Artists Records. Il y a un autre album que j’aimerais bien lancer cette année aussi, l’adaptation en musique des vers d’un poète du 16ème siècle, un truc moitié prog et lo-fi qui attend depuis 8 ans, et j’ai aussi une poignée de chansons pour le prochain album de Bonifrate, sur lequel je travaille.

Est-ce qu’il y aura un jour un nouvel album de Supercordas ?

Oui c’est possible, mais il n’y a rien de défini ou de prévu.  En fait, tout ce que je fais aujourd’hui aurait très bien pu finir sur un disque de Supercordas, tu sais. Je suis à l’origine du groupe, avec la contribution d’autres camarades, notamment celle de Diogo Valentino, et c’est moi qui ai insisté pour que ça devienne un projet collectif et, et même si ça a été enrichissant musicalement et que ça a permis de diversifier un peu le son, c’était sans doute trop artificiel pour que ça tienne plus longtemps. De toute façon, je travaille mieux tout seul ou entouré de quelques collaborateurs. Dans un groupe, il y a trop de monde !

Est-ce que tu prévois de jouer en France ?

Ce serait le pied ! Je n’ai jamais joué en dehors du Brésil, mais on ne sait jamais.

Est-ce qu’il y a une question qu’on ne t’a jamais posée en interview ?

Je ne sais pas vraiment…. Peut-être que j’apprécierais une curiosité plus prononcée sur ce qu’un artiste a essayé de véhiculer à travers un album ou une série d’albums, même si c’est parfois un peu disparate et nébuleux. C’est rare qu’il y ait ce genre d’intérêt de la part des critiques musicaux envers les artistes underground, il vient plutôt d’amis ou de personnes qui se passionnent de musique et veulent mieux comprendre notre milieu.

Est-ce qu’il y a autre chose dont tu aimerais parler ?

Difficile de ne pas parler de la tendance d’une bonne partie de la politique mondiale à devenir néfaste. On est en train de vivre un retard monumental pour l’histoire du Brésil, une recrudescence chez les populations de vieux sentiments fascistes, une négation de la démocratie et des aspects démocratiques de la vie en communauté et de la politique elle-même. Je sais qu’on n’est pas les seuls dans cette merde, comme l’a dit Slavoj Žižek par solidarité avec les Brésiliens il y a quelques mois. Il faut rechercher une compréhension radicale, dans le sens de revenir aux racines du problème que vit notre société. Dans notre cas, ça passe par la nécessité de comprendre qu’on vit dans une société esclavagiste en plein 21ème siècle. et qu’il n’y a aucune sortie de secours facile.

Bonifrate
Photo prise par Thalita Silva

Laquelle de tes chansons choisirais-tu pour illustrer cet article ?

Guaianá Mainline (de l’album Museu de Arte Moderna, 2013)

Merci !

https://bonifrate.com/blog/

Discographie:
Solo
Sapos Alquímicos na Era Espacial (2002)
Os Anões da Villa do Magma (2005)
Um futuro Inteiro (2011)
Museu de Arte Moderna (2013)
Toca do Cosmos (2014)
Lady Remedios (2017)

Au sein du groupe Supercordas
A Pior das Alergias (2003)
Satélites no Bar (2004)
Seres Verdes ao Redor (2006)
A Mágica Deriva dos Elefantes (2012)
Terceira Terra (2015)

 

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