Laetitia Sadier : « On se doit de se bouger et de se montrer créatif » – Interview

« Toujours ravie de pouvoir explorer des territoires nouveaux », c’est au détour d’un passage dans le Nord (à Valenciennes) que l’on a pu croiser Laetitia Sadier. Avec sa guitare et ses petits effets, elle était venue de Londres pour soutenir un « ami » anglais dont on vous parlera bientôt. Après une prestation à la fois délicate et engagée (comme toujours), c’est dans une petite salle exiguë d’un temple protestant que l’on a pu parler politique, de son parcours en solitaire et de ses récentes collaborations. Mais aussi – actu oblige – du retour imminent de Stereolab

On l’a encore vu ce soir, la politique tient une place prépondérante dans tes chansons et ton travail. Selon toi, est-ce plus que jamais important – aujourd’hui en 2019 – de donner un sens à ce que l’on souhaite transmettre ?
Je pense vraiment qu’il est nécessaire de s’investir, chacun à notre manière. Mais ça ne doit pas forcément être ennuyeux. On peut le faire en se montrant créatif. L’analogie à laquelle je me réfère beaucoup est celle d’un grand lac. Nous sommes dans ce grand lac, et en ce moment celui-ci est en train de se refroidir. La cause ? Ce sont notamment tous ces mouvements – fascistes, dirons-nous – entretenus par des grands milliardaires. Les Trump, les Le Pen et d’autres sont tous financés par des milliardaires. Ça représente beaucoup, beaucoup d’argent.

Les ultra-riches versus les classes modestes, c’est aussi un thème qui revient notamment dans ta chanson Oscuridad (Something Shines, 2014)…
Si on parle en terme de secondes, un milliard correspond à une durée d’environ 32 ans. Si je dis ça, c’est pour que l’on ait une idée des proportions que prennent les choses. L’attaque des riches contre les pauvres : elle est là, la guerre. La guerre actuelle, elle est menée par les milliardaires contre les plus modestes qui s’appauvrissent, et qui s’appauvrissent encore. Et donc, pour en revenir à mon analogie du lac qui est en train de se refroidir : c’est à nous, de notre côté, de se bouger et de se montrer créatifs. Pour que l’on ne se refroidisse pas nous-mêmes.

 

Chez toi, ça passe bien évidemment par la musique. Comment pourrais-tu la définir ?
Je ne sais pas vraiment, mais j’espère qu’elle m’est propre et qu’elle ne ressemble à nulle autre. Je dirais que c’est de la pop, ou de la pop-folk. Ce que je peux dire, c’est que je n’ai rien du folk français. Je n’en écoute pas vraiment, mais ce que j’ai pu en entendre m’a vraiment horrifiée. La folk anglais ou irlandais est beaucoup plus beau, profond et complexe. J’espère que je m’en rapproche. Bon, après il y a peut-être du folk génial en France… (sourire).

Tu as une carrière solo très fournie avec huit albums (trois avec Monade, quatre en solo et un dernier avec le Laetitia Sadier Source Ensemble). C’était important pour toi de t’exprimer en dehors du contexte « Stereolab » ?
Ça comptait énormément. Pour moi, c’est même plus important que Stereolab. C’est ma vie, tout simplement. La musique est vitale pour moi. J’ai toujours écrit des chansons. Je ne me suis jamais arrêtée. J’ai toujours eu envie de faire des disques. Au début, je pensais toujours que réussir à composer une chanson tenait du miracle. Jusqu’au jour où j’avais huit chansons à écrire en une semaine. Je les ai écrites et à partir de là, j’ai su que ça ne tenait pas du miracle. Mais que c’était le fruit d’un vrai travail. Un travail d’artisan, lié à l’inspiration, qui se faisait étape par étape. La musique a toujours été très impactante pour moi. Elle m’apporte de l’énergie et je peux dire qu’elle m’a presque sauvée. Je ne sais pas si j’aurais pu subir des journées de travail qui commencent à 9h et qui se terminent à 17h. Je crains que tout cela n’aurait pas eu de sens pour moi.

As-tu l’impression que ta carrière solo a toujours été reléguée au second plan par rapport à Stereolab ?
Le public, comme les journalistes, font toujours une fixation sur ce qui leur est cher ou sur ce qu’ils connaissent bien. J’aimerais, après ces huit albums, avoir plus de reconnaissance pour mon travail à moi. Evidemment (sourire). Parce qu’avec Stereolab, on va prochainement refaire 50 ou 80 concerts, mais tout de suite après, ça va s’arrêter. Après ça, je vais continuer de mon côté. Et Tim (Gane, ndlr) aussi.

Pourtant, difficile aujourd’hui de ne pas évoquer Stereolab, alors que le groupe s’apprête à repartir en tournée après presque 10 ans d’interruption…
La réalité est telle que l’on a fait Stereolab pendant 18 ans et qu’à un moment donné, on a décidé de prendre une grande pause. Là, on va se retrouver, on va jouer des anciennes chansons et après, je pense qu’on va s’arrêter (…) En fait, je ne sais pas trop. Je dis ça mais si ça se trouve, on va refaire un album. Sauf que ça ne tient pas qu’à moi. Enfin si : je peux dire non. Mais en fait, je ne sais pas ce que je dirais. On ne sait jamais… Tim peut venir me voir en disant : « J’ai ces chansons, qu’est-ce que tu en penses ? ». On verra . Mais si le cas se présente, j’aimerais vraiment être associée au processus d’écriture.

Pourquoi cette tournée, et comment abordes-tu ce que tu considères comme une « parenthèse » ?
Parce que nous sommes en train de rééditer la discographie de Stereolab. Et comme nous n’avons jamais vraiment splitté, c’est une occasion de clore cette histoire. En ce moment, je suis en train d’écrire le deuxième album de Source Ensemble. J’ai dû tout mettre en pause. Les répétitions avec Stereolab me demandent beaucoup d’énergie et de concentration. Tant qu’on ne sera pas remonté sur scène au moins vingt fois, je ne pourrai rien faire d’autre. Je me connais. Il y a une appréhension assez énorme, et une certaine pression aussi. Le public nous attend. Il ne nous attend pas en se disant : « Allez, on va voir comment ils ont vieilli ! », mais plutôt avec une joie, un enthousiasme magnifique et une attente qui – je l’espère – va nous porter.

Stereolab en 2019. (Photo : Instagram Stereolabgroop)

Et après ça ?
J’espère que cette parenthèse stereolabienne va bien se dérouler parce que j’adore cette musique. Après, sur le plan humain, ce n’est pas facile de se retrouver et de retravailler avec des personnes avec qui il y a eu beaucoup de frictions. Mais pour moi, c’est aussi une opportunité de travailler sur ces problèmes. Parce que je considère que s’il y a une friction avec quelqu’un, c’est parce qu’il y a un truc qui bloque chez toi. Ensuite, j’espère retrouver le Source Ensemble, mon groupe chéri et donner rapidement une suite à Find Me, Finding You. Emmanuel Mario, qui est mon batteur et collaborateur de longue date, vient de sortir le premier album de son projet Astrobal. Sa compagne Nina Savary, qui est aussi dans le Source Ensemble est aussi un train de finir un album qui va être génial. Et puis il y a Xavi Munoz, mon bassiste, qui vit à Valence en Espagne (…) Mes musiciens n’habitent pas à Londres, il est donc difficile d’avoir l’image d’un groupe qui crée ensemble. Ça a d’ailleurs toujours été une particularité chez moi. Avec Stereolab aussi, c’était l’école « Tim Gane » où la création ne se faisait pas en commun. Ça se faisait séparément, étape par étape.

 

La dernière fois que l’on a pu entendre ta voix sur un disque, c’était en février dernier avec Mercury Rev. Tu y interprétais un titre de Bobbie Gentry. Peux-tu nous parler de cette collaboration ?
C’était très chouette. C’est d’ailleurs par le biais de Nina Savary qui m’accompagne dans le Source Ensemble que cela a pu se faire. Elle connaît bien les Mercury Rev. Par le passé, j’ai eu l’occasion de les croiser plusieurs fois mais ceci dit, je ne les connaissais pas très bien. Disons que nous n’avions pas échangé nos numéros de téléphone. La connexion s’est faite durant la tournée américaine du Source Ensemble il y a un peu moins de deux ans. On s’est rencontré et comme on dit en Amérique : il y a eu « hang out ». Les Mercury Rev m’ont demandé si je voulais participer à leur projet. Et comme j’adore Bobbie Gentry, j’ai sauté sur l’occasion.

Ça s’est passé en direct ?
J’ai fait ça de chez moi, avec mon petit micro et mon petit pré-ampli. Je leur ai envoyé tout ça, et ils ont travaillé autour. Ce sont de super belles chansons. C’est bien de rendre hommage à Bobbie Gentry. C’est un peu comme Lee Hazlewood. Ce sont des artistes un peu à part à une époque donnée, qui n’ont fait que des trucs géniaux et très marquants. Des artistes sublimes, mais aussi un peu mineurs, dans le sens où ce n’était pas des David Bowie. Ils ne baignaient pas dans la gloire. Et peut-être qu’ils ne la recherchaient pas. Parce que la gloire – quelque part – ce n’est pas un truc « génial ». Je considère que ce n’est même pas du tout souhaitable. Ça corrompt, ce n’est pas bon. J’ai vu des gens devenir très « famous » comme Pulp, PJ Harvey ou même les Cranberries. Certains ont réussi à se reconstruire, mais d’autres non. Et pour le peu que tu sois assez sensible et vulnérable, ce que nous sommes tous au fond, la gloire peut venir tout démolir.

 

Etre culte et influent, sans être forcément être « famous », c’est aussi un peu ton histoire et celle de Stereolab non ?
Culte, oui. « Famous », non. C’est vrai… Il y a encore plein de gens qui n’ont pas entendu parler de nous, et qui n’en entendront jamais parler. Nous sommes cultes, dans un milieu très restreint, qui – musicalement – est une niche. Mais au-delà de ce petit monde, on ne nous entend que très peu à la radio, à la télé, tout ça. Faut pas se la péter ! (Rires).

Toi qui a connu les 90’s, qui gardent une image de période faste, quel regard portes-tu aujourd’hui sur le monde de la musique ?
Avant, il n’y avait pas Internet. Les gens achetaient des disques, s’intéressaient à la musique. Tout le monde n’avait pas de studio et il y avait une production musicale qui était de moindre proportion. Il y avait des groupes comme Blur, ou comme Oasis… Il y avait des phénomènes comme ça. J’ai l’impression que c’est plus diffus aujourd’hui. Il y a quelques phénomènes, mais ils sont moins « noticeable ». Aujourd’hui, il me semble qu’on est plus atomisé que ce qu’on l’était à l’époque. C’était aussi un moment où un groupe comme Stereolab, qui sortait des sentiers battus, a pu se faire entendre et trouver un public. Même si en France – face aux attaques constantes d’une certaine presse – ça ne s’est pas bien passé du tout pour nous, il y avait une ouverture en Angleterre et aux Etats-Unis. L’ouverture sur la musique et la créativité était possible. Dans l’ensemble, aujourd’hui je trouve que l’on devient un peu conservateur.

Comment Laetitia Sadier écoute de la musique aujourd’hui, et quel serait ton dernier coup de cœur musical ?
J’utilise un peu Spotify mais j’écoute surtout de la musique en vinyle. D’ailleurs, je viens d’installer une nouvelle aiguille sur mon truc et ça patine un peu. Faudrait que quelqu’un vienne m’aider pour régler ça (rires). Je ne possède pas des milliards de vinyles, mais je les aime bien (…) Dernièrement, j’ai beaucoup aimé les disques de Jessica Pratt. J’ai même adoré, adoré et adoré. Sa voix n’est pas ce qu’il y a de plus « super » chez elle. Ce qui fait la différence, ce sont surtout les chansons qu’elle écrit. La claque (rire) !

 

Discographie
Monade – Socialisme ou Barbarie : The Bedroom Recordings (2003)
Monade – A Few Steps More (2005)
Monade – Monstre Cosmic (2008)
Laetitia Sadier – The Trip (2010)
Laetitia Sadier – Silencio (2012)
Laetitia Sadier – Something Shines (2014)
Laetitia Sadier Source Ensemble – Find Me Finding You (2017)

Laetitia Sadier

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visite. Accepter Lire plus