La Route du Rock : Vingt-neuf ans d’activisme – Interview

S’il est un festival qui peut se targuer d’avoir servi depuis plusieurs décennies la scène indie sans aucune compromission, c’est bien la Route du Rock. Cette année encore, l’événement malouin propose une affiche parfaitement représentative de ce qui se fait de mieux sur le circuit indépendant, invariablement dotée d’un savant équilibre entre groupes à guitares et rythmiques électroniques intelligemment orchestrées. Fanfare a souhaité faire le point avec François Floret, directeur du festival, sur la nouvelle édition qui se tiendra à Saint Malo du 14 au 17 août. L’occasion pour ce passionné de toujours de revenir sur les hauts et les bas d’une manifestation désormais bien encrée dans le paysage des musiques pas comme les autres. 

La Route du Rock est née en 1991. Ce festival compte près de trente ans d’activisme sur la scène rock indépendante. Quel recul as-tu sur toutes ces années, quelles ont été tes joies profondes, tes déceptions ?

François Floret : la liste est longue. Nous avons à l’époque créé cet événement dans le seul but de programmer des groupes qui ne jouaient que très peu en France, alors qu’il y avait de vrais talents et que cette scène cartonnait en Angleterre et aux Etats-Unis. C’était une façon aussi, il faut le reconnaître, de se faire plaisir, en invitant des artistes qui comptaient beaucoup pour nous. Nous avons bien entendu bénéficié de l’aide capitale de Bernard Lenoir, qui s’est senti à l’époque très proche de notre ligne indépendante, et qui s’est mis à diffuser les concerts en direct à des heures de grande écoute. Cela nous a évidemment beaucoup aidé et le festival a beaucoup gagné en popularité à ce moment-là. Le public voyait qu’on ne faisait pas n’importe quoi.

Pour moi l’histoire de la Route du Rock a basculé en 1996, date à laquelle on a commencé à réfléchir sur l’avenir de la chose, et ou l’équipe a décidé qu’il fallait encrer l’événement sur l’échiquier des festivals, en faire un rendez vous incontournable. Sans prétention, on se sentait quelque part investis pour défendre cette musique et la diffuser le plus largement possible. On s’est alors professionnalisé et cela n’a pas été sans douleur. En 1997, nous avons enchaîné les problèmes : victimes d’une escroquerie, nous avons été en interdit bancaire. Nous étions en état de mort clinique. Nous avons alors tout recommencé à zéro, de chez moi, en mettant la main à la poche personnellement pour couvrir les frais de fonctionnement. C’est cette belle solidarité, avec le concours des financeurs publics, qui ont toujours soutenu la Route du Rock, qui a permis de monter et vivre l’édition 1998, qui a été un grand succès, tant sur le plan artistique (PJ Harvey, Portishead…) que sur le plan de la fréquentation. Ça nous donné une force incroyable. Tout ce qui est arrivé après, notamment l’édition 2002 ou les problèmes météo ont transformé le Fort de Saint-Père en champ de bataille, comptait peu par rapport à ce que nous avions traversé.

Dans les grands moments il y a évidemment 2005, je crois qu’on a jamais eu une si belle programmation. Et puis la venue de The Cure était l’accomplissement d’un rêve de gosse, moi qui avait tant écouté ce groupe au cours de mon adolescence, comme nous tous je crois. Quel plaisir d’avoir devant soi Robert Smith, et en même temps comment lui dire toute l’admiration qui était la nôtre. Il a tellement entendu de gens lui dire que sa musique avait changé des vies….

D’édition en édition, on sent que le confort du public devient une préoccupation majeure et qu’il est sans cesse amélioré. Crois-tu que cette amélioration des choses contribue à une hausse de la fréquentation ?

Je ne sais pas trop répondre à ta question. Evidemment, les travaux d’assainissement, que je réclamais depuis 1993, et qui ont finalement été réalisés bien plus tard (2015), toutefois pas dans leur globalité, ont amélioré les choses. Cela devenait difficile d’accueillir du public dans des conditions qui étaient désastreuses en cas de pluie. Mais il reste encore beaucoup de choses à faire, notamment sur les travaux d’assainissement devant la scène B et les raccordements électriques. La difficulté qui est la nôtre est évidemment de doter ce site exceptionnel et incroyable de toute la technique nécessaire, pour au final nous faire faire des économies sur les frais de fonctionnement. Nous sommes par exemple dans l’obligation de louer des groupes électrogènes tous les ans, ce qui nous coûte très cher et la dépense pourrait passer dans d’autres postes plus prioritaires. Mais nous sommes effectivement soucieux d’améliorer sans cesse l’accueil de notre public.

Un mot sur la programmation de cette édition 2019. On a le sentiment d’un équilibre recherché entre des grosses machines indie comme Tame Impala, Metronomy, Deerhunter et des choses plus confidentielles, que vont certainement découvrir beaucoup de festivaliers qui ne seront pas forcément venus pour ces groupes à rayonnement moins important…

Oui, c’est un certain équilibre, pas forcément calculé d’ailleurs. Nous avons beaucoup de plaisir à faire découvrir aux jeunes générations des groupes émergents qui sont déjà importants pour nous mais qu’ils découvrent à cette occasion. Et puis la présence de groupes plus anciens, rodés sur le circuit rock, fait autant plaisir aux plus vieux comme nous, qu’aux jeunes qui se rendent compte que certains artistes ont depuis longtemps ouvert des portes, et que ce qu’ils écoutent quotidiennement, vient aussi de groupes qui ont initié de vraies révolutions, inventé des choses dont s’inspirent aujourd’hui les jeunes pousses du rock indépendant. Nous avons la chance avec Alban, de nous lasser assez vite des choses. Nous sommes perpétuellement à l’affût de trucs novateurs et un peu hors norme. Cette année je pense à Jon Hopkins dont je suis un grand fan, mais aussi Crack Cloud ou Pottery, qui sont très attendus. Evidemment nous comptons sur Fontaines DC et Hot Chip mais aussi Idles pour casser la baraque. Idles conservent un excellent souvenir de leur premier passage à la Route du Rock. Le groupe a quasiment insisté pour jouer à nouveau chez nous. C’est toujours gratifiant de voir des groupes insister pour faire partie de la programmation.

De quel concert gardes-tu un souvenir mémorable ?

Il y en a quelques uns. LCD Soundsystem, Sigur Ros dont je suis les sorties depuis des années. Je me souviens aussi de Gus Gus qui avait fait danser tout le public lors d’une prestation qui reste encrée dans les mémoires. J’ai aussi beaucoup aimé Polyphonic Spree ou Slowdive. Il y a aussi les souvenirs plus difficiles comme My Bloody Valentine, avec qui nous avons rencontré des difficultés réelles et pas cool du tout. Ils voulaient jouer sur un niveau sonore totalement indécent, et ne voulaient pas transiger sur ce point. Ils y sont d’ailleurs parvenus à tel point qu’il se raconte que des dauphins se seraient échoués sur la côte lors de leur prestation (rires). On en rit maintenant mais trois jours avant le début du festival, on se demandait si on allait pas annuler leur concert…

Votre singularité est-elle un risque ou un gage de réussite ?

Les deux à vrai dire… nous avons les mêmes difficultés que tout autre festival avec un risque supplémentaire sur la programmation, qui se veut, sans prétention aucune, exigeante et moins mainstream que d’autres événements. Nous n’inviterons jamais les squatters de festival qui ont pour seul intérêt de remplir les jauges et de faire du chiffre au détriment de la découverte artistique. Quand on est un événement comme le nôtre, bien soutenu par les collectivités, on se doit d’avoir une programmation artistique irréprochable. C’est aussi pour ça que l’appel au mécénat peut être dangereux. Les mécènes ne sont pas intéressés pour présenter à leurs invités des choses un peu novatrices. Ils veulent des noms connus qui vont intéresser le commun des mortels, au détriment bien souvent de la qualité artistique. Ce dernier critère est pour nous fondamental et nous ne transigerons jamais sur ce point. Alors c’est difficile bien entendu. Il faut savoir qu’en dix ans, entre l’augmentation des cachets des groupes, la hausse irrépressible des frais associés à la sécurité, le budget du festival a augmenté de un million d’euros, alors que dans le même temps les subventions sont restées à un même niveau. C’est un vrai problème même si je comprends les difficultés financières récurrentes des collectivités. Je passe souvent pour un pleureur auprès des acteurs publics mais je m’en fous pas mal. C’est une réalité concrète. On doit donc faire avec, même s’il est très compliqué de boucler financièrement un tel projet chaque année.

Quel artiste aimeriez vous faire que vous n’avez pas encore réussi à booker ?

Pour tout te dire, on avait Thom Yorke sur notre short list mais cela n’ a pu se faire. Pour une prochaine édition peut être…

Vous voyez tous les groupes en concert avant de les programmer ?

Non, ce n’est pas systématique. J’ai néanmoins vu Stereolab, Jon Hopkins et Black Midi, puis d’autres groupes aussi.

Quelle est la chose que tu détestes le plus dans l’organisation de la Route du rock ?

Laisse-moi réfléchir…. Perdre le tournoi de foot de Sports is not dead….

L’organisateur que tu es, et cela vaut pour toute l’équipe, ressent-il ce spleen à la fin de l’événement, vécu par une grosse partie du public, qui fait suite à l’effervescence de trois jours de fête et d’émotions ?

Oui mais beaucoup moins qu’avant. j’ai appris à mettre moins d’affect, avec tout ce qu’on a traversé. Tu vas me dire que c’est dommage mais organiser la Route du Rock est un vrai challenge, physique notamment. Si tu ne prends pas du recul, tu es mort. Je me couche à 6 h pour être sur site à 9 h le lendemain. Le premier jour est déterminant, tu dois prendre des décisions en une seconde, être partout, gérer l’imprévu qui s’invite évidemment toujours là ou tu pensais que tout était nickel ! J’ai aussi plus d’expérience donc plus de recul, mais ce recul est indispensable.

Il y a un mythe à la Route du Rock : les chèvres du Fort de Saint-Père. A l’heure ou la question du bien être animal est incontournable, allez vous enfin leur mettre des bouchons d’oreille ?

(rires) Ah, nous avons les chèvres les plus indies du monde. Elles sont naturellement curieuses et dressent les oreilles quand ça ne va pas, ou quand ça ne sonne pas bien. Je me souviens d’un groupe anglais qui était halluciné de voir une chèvre regarder sa prestation, avec une attention peu commune. Elles sont habituées à nous voir débarquer tous les ans, en réalité. C’est sympa et la cohabitation se passe bien. Donc je te confirme la chose, les chèvres seront bien là pour l’édition 2019 !

www.laroutedurock.com

Propos recueillis par Christophe David

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