Kishi Bashi – Omoiyari

(Joyful Noise Recordings)

Après l’attaque de Pearl Harbour, les Etats-Unis entreront aussi dans ce que le Président Jimmy Carter qualifiera – en 1980 – comme étant « une hystérie de guerre ». En 1942, quelques semaines après l’anéantissement d’une partie de la force navale des Etats-Unis dans le Pacifique par le Japon, la répression contre l’Empire de Hirohito se fera aussi de l’intérieur. C’est ainsi que 120 000 civils ressortissants japonais et américains d’origines japonaises seront déportés dans des camps d’internement. Dans des baraques en bois, ou des étables, regroupées au sein de « War Relocation Camps » dressés dans des villes fantômes du désert américain. C’est l’époque du « Jap is a Jap » du général John DeWitt. Celle où sur le sol américain, tous les Japonais « sont des gangsters et doivent être considérés comme tels ». Les rafles sont alors autorisées. Opérées sur le terrain par le FBI.

Après James Ellroy dans Perfidia (notamment), c’est au tour de Kishi Bashi de s’emparer de cette page de l’Histoire nippo-américaine. S’il se montre sans concession, notamment à l’égard de Roosevelt sur F Delano (« Into the desert he pushed all the Nips, he wasn’t alone« ), le violoniste multi-instrumentiste New-Yorkais a pris le parti de traiter le sujet à travers deux amants – un Japonais et une Américaine – séparés par les camps. Tous les deux ne savent pas s’ils se reverront un jour. Ils communiquent à distance, uniquement la pensée (A Song For You).

Kishi Bashi - Omoiyari
Kishi Bashi (Photo : Max Ritter)

Parfois, l’interné parle à un autre interné. Le premier veut revoir son Angeline (« I just want to be able to see her again« ). L’instant est interrompu par le contremaître du camp : « The Foreman he had to comme to find, Prison folk to work the mine, The judge was there to give me time, away from my Angeline« . Souvent, le déporté se parle aussi à lui-même. Esseulé, des bribes de l’été 42 lui reviennent en tête : « We named our favorite sunset, But I remember very few, The summer of ’42, When I was in love with you » (Summer of ’42). Et puis, dans les jours sans, l’espoir disparaît. Totalement : « And when they sleep, She’d sing this melody, To her beloved sons, Forgotten words from Japan« , chante Kishi Bashi sur Theme From Jerome. Le centre de Jerome, dans l’Arkansas, étant l’un des dix camps ouverts par l’administration américaine entre 1942 et 1946.

C’est à travers cette séparation que Kishi Bashi mène son travail d’historien. Ces documents déclassifiés, le violoniste les dévoilent pourtant sans verser dans le pathos. A deux exceptions près, (les cinématiques et poignantes Theme From Jerome, A Meal for Leaves et Violin Tsunami), les chansons d’Omoiyari (« Compassion », en français) sont étonnamment enlevées et lumineuses. Penny Rabbit and Summer Bear convoque à la fois Cocoanut Groove, le Sufjan Stevens de Carrie and Lowell, les Shins des premiers albums, mais aussi la brillance pastorale des Fleet Foxes. Kishi Bashi déroule des mélodies d’une classe folle (A Song For You où l’on pense aussi au Funeral d’Arcade Fire, Angeline, Summer of ’42). Même lorsqu’il s’agit d’assombrir le portrait de Franklin Roosevelt (F Delano), il le fait avec des « la la la ». C’est dire si Kishi Bashi a mis un point d’honneur à ne pas alourdir le propos. Se payant même le luxe de conclure sur une virée country (Annie, Heart Thief of The Sea), chanson de la liberté retrouvée (mais aussi de l’amour originel perdu) dans une Amérique qui n’a pas hésité à mettre aux travaux forcés, mais qu’il ne faut pas renier pour autant.

Le passé, le présent, le futur… Si la mission conférée à Omoiyari était d’apporter un témoignage sur un fait historique bien précis, elle consiste aussi à évoquer l’avenir. Celui d’une contrée où l’on construit des murs aux frontières. Et qui, elle aussi, a cette tendance à vouloir vivre repliée sur elle-même. En dehors de toutes ces considérations, on peut aussi écouter Omoiayari tel qu’il est. Comme un disque magnifique. Tout simplement.

 

 

Tracklist
1. Penny Rabbit and Summer Bear
2. F Delano
3. Marigolds
4. A Song For You
5. Angeline
6. Summer of ’42
7. Theme From Jerome (Forgotten Words)
8. A Meal For Leaves
9. Violin Tsunami
10. Annie, Heart Thief of the Sea

Discographie
151a (2012)
Lighght (2014)
Sonderlust (2016)
Omoiyari (2019)

Kishi Bashi

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