Jérôme Soligny – David Bowie, Rainbowman

(Gallimard)

 

Les faits, seuls comptent les faits. Tel pourrait être le leitmotiv de Jérôme Soligny, musicien, écrivain, rock-critic, work addict.
Exigeant dans son travail – car la musique dont il parle mérite toute la rigueur du monde -, acharné dans sa recherche de l’exactitude factuelle, il a toujours privilégié la réalité des actions, des événements, aux légendes urbaines dont sont -aussi- faits le rock et sa mythologie. Mais être précis n’empêche pas d’être habité, lyrique et fort dans ses écrits, et Jérôme Soligny y parvient formidablement bien, pour un sujet qu’il connaît mieux que presque personne : David Bowie.

Le projet initial semblait improbable ou redondant : comment Jérôme Soligny, l’un des plus grands spécialistes de David Bowie (à qui il a consacré plusieurs livres, un très grand nombre d’articles dans Rock & Folk, été l’un des interlocuteurs privilégiés de Bowie à chacun de la sortie de ses albums depuis le début des années 90, et joué un rôle fondamental dans le passage en France de l’exposition événement David Bowie Is en 2015), allait-il parvenir à trouver quelque chose de nouveau sur l’Artiste, quand tout semble avoir déjà été disséqué, découvert et reconnu ? Mais, justement, David Bowie était un artiste trop complet et complexe pour qu’on puisse un jour en faire totalement le tour. Et si quelqu’un était bien capable de réaliser un ouvrage somme sur Bowie, c’était bien Jérôme.

Et le livre est là. Impressionnant. Déjà au sens quantitatif du terme : 566 pages remplies à ras bord. Et comme Jérôme Soligny ne fait jamais les choses à moitié, il ne s’agit que du premier tome, qui couvre la première partie de carrière de David Bowie : 1967-1980 (le deuxième tome est attendu l’année prochaine). Mais bon, depuis que Jérôme a sorti « Writing on the Edge », le recueil d’articles le plus important jamais sorti en France (plus de 1000 pages), on n’est plus surpris. On sait qu’il faut s’attendre à un travail dense et fouillé. Un travail quasi universitaire, ce qui est ici un compliment.

Impressionnant aussi, car, fidèle à son habitude, Jérôme Soligny pousse encore une fois ici le perfectionnisme à son paroxysme : chaque album de la période est disséqué sous toutes ses (hautes) coutures : son élaboration, son contexte, les influences qui ont pénétré Bowie… tout y passe. Mais l’angle d’attaque de l’ouvrage, qui le rend différent et beaucoup plus pertinent que tous les autres écrits parus dernièrement sur l’artiste, c’est le choix de laisser la parole aux musiciens eux-mêmes, qui ont participé directement ou indirectement à ces disques fondateurs. Des producteurs (Tony Visconti, Ken Scott, Harry Maslin, Gus Dudgeon) aux musiciens ayant participé à ces albums (Mick Ronson, Trevor Bolder, Mike Garson, Earl Slick, Carlos Alomar, Paul Buckmaster…) en passant par des proches tels que Dana Gillespie et Hermione Farthingale, ce ne sont pas moins de 300 personnes dont Jérôme Soligny a recueilli les témoignages, les mots et (parfois) les maux. Afin de donner leur éclairage sur l’oeuvre, de faire part de leurs souvenirs sur le travail avec Bowie, ou encore d’expliquer en quoi l' »Art » de David Jones était original, et combien ce travail et l’artiste ont durablement influencé leur travail ou leur vie.  Au-delà de la multitude d’informations présentées, on constate que, comme souvent avec David Bowie, mais aussi avec la vie en général, la réalité est multiple.

Sans déflorer le contenu du livre – il est de toute manière tellement dense que ce ne sont pas ces quelques lignes qui prétendraient le faire – on retrouve au fil des développements et des interviews des artistes, un trait de caractère de David Bowie que l’on supputait, au travers de toute sa démarche artistique : sa soif permanente de connaissances, d’apprentissages, de découvertes. Cette curiosité intellectuelle jamais démentie, de compréhension du monde, est une des clés pour comprendre la prescience qui fût la sienne pour anticiper les évolutions musicales et culturelles, pour devancer de quelques années les tendances, se positionnant comme précurseur et défricheur. Et l’on a à l’esprit la phrase / leitmotiv qui accompagnait la campagne de promotion de ″Heroes″ en 1977 : « Tomorrow belongs to those who hear it coming ». Au cours de la période 1967-1980, cette posture intellectuelle fut peut-être celle qui définissait le mieux David Bowie.

Au-delà de ce constat, on découvre avec un très grand intérêt les méthodes de travail de Bowie, et la manière dont, selon  les mots de Jérôme Soligny, « David jouait du saxophone, de la guitare, un peu de  piano mais surtout, il jouait… des musiciens ». Il avait ainsi l’habitude de donner quelques indications sommaires à ses musiciens au début de la séance, afin qu’ils développent leurs idées en toute liberté, qu’ils aillent au bout de leur recherche musicale jusqu’à ce qu’émerge un ensemble correspondant à la vision artistique de l’Artiste. Chacun se sentait libre d’aller au bout de son idée, David Bowie saisissant au vol les idées les plus pertinentes, avec une appétence particulière pour les accidents musicaux qui rendaient l’ensemble original et unique.

Au-delà de ce travail remarquable, Jérôme Soligny a toujours cette écriture si sensible et précise, et cette manière unique de jouer avec les métaphores, de les filer et de les détourner pour les mener vers ailleurs. Lorsqu’une phrase telle que « En attirant le futur à lui, [David Bowie] a pris, littéralement, son courage à demain » surgit au détour d’une page, on ne peut qu’être à la fois surpris et touché par une telle assertion, et être admiratif face à une telle justesse dans le propos.

Finalement, au-delà de la référence au « Magicien d’Oz » – le film restant une influence indéniable chez Bowie – quel est le sens du titre « Rainbowman » ? On connait la grande affection de Jérôme Soligny pour les arcs-en-ciel, ce phénomène d’illumination au milieu de la pluie très fréquent dans le ciel contrasté du Havre, ville socle de l’écrivain (N’a-t-il pas intitulé un de ses textes « L’arc-en-ciel » dans une anthologie de nouvelles de la mer, en 2014 ?). Concernant David Bowie, dont le processus créatif est faite de couleurs et de noirceurs, d’ombres et de lumières, la métaphore semble tout à fait appropriée. Et, en la poussant plus loin, chacun peut se faire une idée (ou plusieurs) de son sens. Peut-être parce que ses disques ont apporté de la couleur et de l’émerveillement dans la vie de nombre d’entre nous ; parce qu’il y eût autant de vies chez Bowie que de couleurs à l’arc-en-ciel : que chercher à trouver l’origine et la source de cette oeuvre unique est une quête qui ne sera jamais résolue. Parce que Bowie fût magique et insaisissable, tout simplement. C’est là toute la force de cet Artiste essentiel : de multiples acceptions et portes d’entrées, pour un émerveillement unique.