Interview : The Soap Opera

C’est du Grand Ouest de la France qu’est venue l’une des plus belles réussites indie/twee pop de ces derniers mois avec The Soap Opera et son premier album Ready To Hatch (Howlin Banana, 2017). Rencontre avec ce quatuor rennais déjà maître dans l’art de la pop entêtante et sans prétention, qui fait revivre l’esprit du label Postcard et de la scène C-86.

Fanfare : The Soap Opera est composé d’anciens membres de Sudden Death of Stars et des Spadassins. Qu’est-ce qui vous a poussés à lancer ce groupe et qu’est-ce qui le différencie de vos projets précédents ?

Xavier (batterie) : Nous avons monté le groupe sur une idée de Pierre-Marie (guitare et chant), qui voulait simplement « faire un groupe de pop ». Dans Sudden Death of Stars, nous étions sept, les Spadassins étaient six, ça faisait du bien pour changer d’avoir un groupe sans trop de matériel, qui ne prenait pas trop de place sur scène et ne devenait pas systématiquement un casse-tête pour les ingés-son ; une orchestration réduite, au service de chansons efficaces.

Valentin (guitare et chant) : …même si en fin de compte, ça n’a rien de forcément très simple… SDOS était avant tout le projet de Goulwen Ory : chanteur, guitariste, compositeur, fondateur et âme du groupe. C’était plutôt orienté « rock » au sens où ça faisait beaucoup de bruit, vu le nombre de musiciens (même si les gens nous disaient qu’on était très pop comme groupe de rock, comparé à la concurrence…). Et les chansons que Pierre-Marie et moi avions en tête pouvaient difficilement marcher dans une formation pareille : elles étaient trop molles, trop gentillettes (ou trop « twee »). Il fallait monter un autre groupe dans lequel ces compos pourraient s’épanouir davantage.

Les membres de Sudden Death of Stars se cachaient derrière des numéros (83, 84, 85, 86, 87). Chez The Soap Opera, les patronymes sont tout aussi « mystérieux » (Bloody Bulga, Professeur Zorino, Holden Brahms). Pourquoi cette volonté d’avancer masqué ?

Xavier : Pour Sudden Death of Stars cela venait de la rencontre entre la succession marrante, sans interruption, des années de naissance des cinq « fondateurs » et la volonté en effet d’avancer un peu masqué, de ne pas se mettre en avant, mais de laisser la musique parler.

Valentin : Enfin, on n’est pas vraiment « masqués » pour autant. On n’a pas honte de ce qu’on fait : si vous venez nous voir en concert, vous verrez nos vraies tronches, nos vraies fringues, et quand on parle avec des gens dans ce genre d’occasion, on fait les présentations à l’aide de notre état civil officiel (comme dans ces lignes d’ailleurs). On va pas s’inventer des personnages et débarquer costumés et coiffés de casques comme Daft Punk (dont d’ailleurs tout le monde connaît les vrais noms, bizarrement). C’est juste qu’on n’a pas choisi nos prénoms ni nos noms de famille, alors qu’on a choisi tout le reste dans le groupe. C’est pourquoi à mon avis les noms inscrits sur notre carte d’identité n’ont pas grand chose à faire au dos de la pochette de notre disque. On préfère que les auteurs des chansons et ceux qui les jouent soient cités d’une manière qui convienne davantage au projet esthétique d’un recueil de chansons pop en anglais. Notre vie dans le groupe est située un peu à côté de la vie quotidienne, et dotée d’une identité parallèle pour éviter que l’une des deux envahisse l’autre, un peu comme Batman (qui, lui, porte un masque, mais c’est son problème).

Sur votre premier EP sorti en 2015, vous repreniez On Tape des Pooh Sticks. Pourriez-vous nous expliquer les raisons de ce choix, et nous parler de ce qui vous plaît chez ce groupe assez méconnu ?

Xavier : Le titre est déjà super cool et assez facile à reprendre il faut le dire. Ensuite, c’est une sorte de gros name-dropping de beaucoup de classiques de la pop qu’on aime, un peu comme Teachers de Daft Punk, mais pour l’indie pop. Il évoque ce temps pré-internet, pré-CD (et donc pré CD gravés), que l’on n’a pas tous connu dans le groupe vu qu’on n’a pas tous le même âge et que même les plus âgés d’entre nous n’ont pas connu bien longtemps, ce qui explique que l’on en est forcément un peu nostalgiques. Ce temps où il n’était pas forcément évident de mettre la main sur des disques de garage rock des 60’s, du matos cool, les singles indés britanniques etc. Il y avait des figures de « dealers » de bonne musique comme ça, le mec un peu cool qui fait des cassettes à toute sa bande, et puis évidemment des compiles artisanales de chansons romantiques qu’il offre aux filles.

Toujours sur ce premier EP, l’une de vos chansons s’appelait Paul Gascoigne. Quel rapport le groupe entretient-il avec le ballon rond ? Un avis sur les performances actuelles du Stade Rennais ?

Xavier : On est quatre à aimer taper dans le ballon, ce qu’on ne fait pas assez il est vrai, et trois à suivre avec plus ou moins d’assiduité les résultats et classements des championnats et différentes coupes. Gascoigne, c’est un peu le George Best de la fin du XXème siècle, sans « la classe » ! C’est le lad de base, à l’opposé des joueurs bodybuildés à l’hygiène de vie irréprochable d’aujourd’hui. On fantasme et on transpose sans doute trop de choses sur lui mais ça devient une figure importante, que l’on associe à la musique british de ces années là. Concernant le Stade Rennais, on n’y a pas trop d’attachement car aucun membre du groupe n’a grandi ici. Michel est fan du FC Sochaux-Montbéliard par exemple ! Après, c’est tout de même cool de vivre dans une ville qui a une équipe en L1, on sait qu’on peut aller voir les stars du PSG les latter de temps en temps, mais bon c’est cher ! En tout cas, on sait qu’organiser un premier concert pour son groupe pendant un match de l’équipe en France en Coupe du Monde (même un match de poule !) n’est vraiment pas une bonne idée.

Ready to Hatch est sorti en France chez Howlin’ Banana mais aussi en Angleterre chez Ample Play (Cornershop, The Sufis…), qui hébergeait déjà SDoS. Quels sont les liens qui vous unissent à ces labels ?

Xavier : Tom de Howlin’ Banana n’a jamais sorti SDOS sur son label mais il a organisé quelques concerts du groupe, donc c’est quelqu’un que l’on connaît depuis quelques années.

Valentin : Pour nous, c’est le mec avec des lunettes et une casquette qu’on croise tout le temps quand on vient à Paris, et comme il est plutôt sympathique, généralement ça se passe sans trop de heurts. Heureusement d’ailleurs, parce qu’on se retrouve souvent à dormir dans son salon, donc si on s’embrouillait avec lui on serait à la rue… Il avait déjà ressorti notre premier disque en K7, à 50 exemplaires, un tirage si limité qu’il nous a procuré ce petit plaisir d’annoncer que notre album était épuisé (techniquement c’est vrai, pour ce format en tout cas)… La prochaine fois, on les sortira à 10 exemplaires, comme ça on pourra dire qu’on a fait un carton en deux semaines. Bref, c’est comme ça que Tom a connu le groupe et on s’est donc tourné vers lui pour le premier album, qui lui a bien plu semble-t-il. Il a l’habitude de partager les frais avec un deuxième label, c’est pourquoi il s’est associé à Ample Play, notre ancien label : un peu comme une maman pot de colle qui n’arrive pas à couper le cordon, depuis la fin de SDOS, ils nous demandaient souvent des nouvelles de nos nouveaux projets. On s’est donc senti un peu obligé de leur parler de l’album en préparation de Soap Opera, et résultat des courses quelques mois plus tard ils sortent notre disque, c’est malin.

Êtes-vous particulièrement attachés à certains des labels emblématiques, qui ont contribué à écrire l’histoire de la pop ? 

Valentin : Pas tellement, non. Utiliser des noms de labels comme référence, c’est plutôt une attitude qu’on trouve chez des gens très insérés dans le music business (pas forcément des musiciens, donc), qui en vivent et se doivent de connaître tous les acteurs incontournables du milieu, les « forces en présence », etc, puisque ce seront d’éventuels futurs interlocuteurs. Mais pour nous, honnêtement, ça ne change pas grand-chose à notre façon d’écouter de la musique de savoir quelle société a posé son étiquette sur les disques qu’on aime. Les groupes comme le nôtre ne naviguent pas dans des sphères de l’industrie musicale assez élevées pour que le label puisse imposer un droit de regard sur ce qu’il sort en échange des sommes qu’il y aurait investies. Ce qui ne changerait rien pour nous de toute façon, puisque dans le système des sorties indés, le label joue un peu l’inspecteur des travaux finis. Quand il écoute les premières mises à plat, il est généralement trop tard pour orienter le disque vers une autre direction : soit il kiffe ce qu’il entend et le sort en l’état, soit il passe son chemin, mais c’est très rare qu’il mette son grain de sel (et quand il le fait, c’est plutôt mauvais signe).

De nombreuses références indie pop, venant des années 80 pour la plupart, sont régulièrement citées pour décrire la musique de The Soap Opera. Pourriez-vous nous donner les trois noms qui, selon vous, résument le plus précisément les influences du groupe ?

Valentin : Sans vouloir être prétentieux, on espère que justement notre groupe ne se résume pas complètement en trois noms. Sinon, à la limite, il ne sert à rien : autant supprimer les intermédiaires et écouter directement les trois groupes en question, c’est aussi bien, voire mieux. Et puis personnellement je ne crois pas vraiment qu’un groupe puisse « décider » quelles sont ses influences, sauf à vouloir faire preuve de bon goût, ce qui n’est pas notre cas. Si influences il y a, on les subit bien davantage qu’on ne les choisit, ce qui implique que le plus souvent on ne les connaît même pas. Ça peut être un jingle entendu dans une pub pour les glaces Max qui se fraie un chemin vers notre cerveau de manière subliminale et ne s’en déloge jamais ; une BO qui tapisse un navet regardé d’un œil distrait à une heure tardive, genre Les Diplômés du Dernier Rang, et à laquelle on ne prêtait même pas attention ; un disque hyper flippant de Torgue et Houppin que nos parents écoutaient en boucle quand on était en bas âge, etc., la liste est longue… 

Des publications anglaises prestigieuses (Shindig, Record Collector…) ont signé des chroniques particulièrement élogieuses de Ready to Hatch. Avez-vous le sentiment que le public et la presse britanniques sont forcément plus réceptifs à une musique telle que la vôtre ?

Valentin : Pas forcément plus réceptifs, mais on dirait qu’ils pigent un peu plus facilement d’où ça vient et comment en parler. Ils repèrent des trucs dans les morceaux qu’ils relient tout de suite à des trucs préexistants, les arpèges de guitare qui carillonnent par exemple (un truc typique de certains groupes indés anglais des années 80, mais aussi de certains groupes de jangle pop américains des années 60, car il existe des ponts entre les deux décennies : on en est la preuve vivante), alors que les journalistes français passent complètement à côté. Ils parlent de calypso… bref.

La scène musicale rennaise semble particulièrement active en ce moment. Comment vous sentez-vous au milieu de ce bouillonnement et quels sont les groupes, les artistes ou les structures locales dont vous vous sentez proches ?

Valentin : Effectivement, pour les jeunes gens d’ici, monter des groupes est devenu une sorte de sport national. Nous-mêmes, ça fait à peu près dix ans qu’on joue à ça, le but étant de multiplier les projets parallèles jusqu’à avoir épuisé tous les sous-genres existants, hybridations comprises. Après ça comporte des risques, notamment celui de sombrer dans le pur exercice de style, avec un répertoire rempli de clichés qui s’essouffle très vite. Bizarrement c’est souvent en dehors de Rennes qu’on se trouve des atomes crochus avec d’autres groupes. Pour tout dire on n’est peut-être pas les Rennais les plus renno-centrés ; il se passe plein de trucs ici c’est sûr, mais on n’a pas l’impression que ça nous concerne tellement. C’est pas comme si on organisait chaque semaine un grand banquet où tous les groupes de la ville seraient réunis et trinqueraient ensemble à la santé du rock breton (à l’exception d’un seul groupe qui serait bâillonné, comme le barde dans Astérix). Pour essayer de rester strictement chauvin, j’aime bien des trucs comme les Valderamas ou Born Idiot par exemple : à priori ça semble taillé pour jouer en deuxième partie de Soap Opera (ou l’inverse, peu importe). Pourtant on ne croise jamais ces mecs-là, voire on les situe assez mal. Il faut croire que Rennes n’est pas si petit que ça en fin de compte. En revanche, c’est cool de pouvoir trouver des assos qui créent de l’animation à la nuit tombée, et des bars qui leur prêtent quelques mètres-carrés où faire du raffut, au risque de s’attirer les foudres de la municipalité (on a ainsi vu quelques bars en centre-ville être interdits de concerts ou tout bonnement fermés administrativement, ou encore rachetés par la mairie). Par exemple, depuis qu’on a commencé à jouer à Rennes on a souvent profité des coups de pouces de gens comme Beast Records, l’Écho du Oan’s, Lago Records, I’m From Rennes, Desobeissance Records, Les Disques Normal (il me semble) ou encore le Twist Komintern très récemment. Ça fait déjà pas mal de monde et pourtant on est encore très loin d’avoir fait le tour de toutes les assos du coin.

Michel (basse) : On peut noter quand même qu’à taille de ville équivalente, Rennes a quand même un ratio de concerts par semaine plus élevé que la moyenne. Tu peux quasi aller voir un groupe jouer live tous les jours si tu en as envie… Après l’explication ? Les étudiants ? L’héritage des 80’s [les années garage punk] avec des mecs toujours actifs qui entretiennent des « réseaux » ? Le fait qu’un des mecs de Billy Ze Kick soit à la mairie ? J’en sais foutre rien…

Pour finir, quelques mots sur l’avenir de Soap Opera ?

Xavier : Rien de très original : on travaille actuellement à une tournée pour défendre le disque et en même temps on compose et répète de nouvelles choses, pour lui donner une suite !

Valentin : À nos heures perdues on parcourt également les petites annonces des sites spécialisés à la recherche des plus petits amplis à lampes du monde, dans l’espoir de devenir le premier quatuor de pop à tourner en Kangoo.

thesoapopera.bandcamp.com

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