Il y a 20 ans… Blur – 13

(Food - EMI)

1999. Damon Albarn vient de perdre Justine Frischmann, qui a définitivement sombré dans le monde drogué des Rolling Stones (Trailerpark). Il est au fond du trou. De son côté, Graham Coxon se bat seul contre lui-même. Il essaie surtout de se dépêtrer de son addiction pour l’alcool. Et si ça fonctionne à peu près, le chemin vers la sobriété reste compliqué. Dans Les Inrocks, JD Beauvallet écrivait : « Après la grande évasion (The Great Escape), la grande dépression ». C’était il y a 20 ans. Tandis que Blur semblait au bout du rouleau, voilà que sort 13, un album qui ne fait que parler de ruptures. Et surtout, qui rompt totalement avec tout ce que le groupe avait pu être jusque-là.

Blur en 1999. (DR)

Si le virage avait déjà été amorcé avec l’éponyme « à la civière » de 97, cette fois c’est bel et bien terminé : exit la britpop (alors plus qu’à bout de souffle) et son carcan « couplet, pont, refrain, refrain, refrain et encore refrains ». Et puis Albarn n’a plus vraiment le cœur à se concentrer sur des Charmless Man ou des Tracy Jacks. Comment vont Yuko and Hiro ? Aucune idée. Et puis peu importe : Albarn s’en moque, il n’a pas du tout la tête à ça. Dans 13, il écrira à la première personne. Il évoquera son mal-être, ses regrets, sa colère et surtout sa capacité de résilience face à la perte de l’être aimée.

Pour la première fois aussi, Stephen Street – producteur historique du groupe – ne sera pas de la partie. S’il est un temps question d’avoir recours aux Dust Brothers (Beastie Boys, Beck, les Hanson aussi), c’est finalement à William Orbit (qui avait largement contribué à l’album de remix Bustin’+ Drownin’) que Blur laissera le soin de produire ce sixième album. Ça se passera entre Reykjavik et le studio 13, nouveau camp de base londonien d’Albarn. Un mot sur la pochette ? C’est la première fois aussi que le nom du groupe n’y apparaîtra pas (ce sera aussi le cas sur toutes les sorties singles). Le chiffre 13 – pouvant être interprété comme le B de Blur – fera l’affaire. Quant à ce torse renfermé sur lui-même, il a été peint par Coxon. Il s’agit d’un détail d’une toile qu’il a appelé Apprentice.

L’intérieur du digipack de 13.

Pendant l’enregistrement, les relations entre les membres du groupe n’auront jamais été aussi tendues. En fait, c’est surtout le duo Albarn/Coxon qui cristallise le tout, qui conditionne l’humeur. Maussade. Albarn et Coxon passent des journées entières sans s’adresser la parole. Plus tard, William Orbit évoquera « une bataille entre les velléités plus expérimentales de Damon, et celles – plus punks – de Graham Coxon ». Et confirmera que « si la tension était déjà présente sur les disques précédents, elle avait cette fois atteint son paroxysme » (Uncut, 1999). Il faut dire que Coxon s’est longtemps senti emprisonné dans le périmètre « Blur ». En 1999, dans Les Inrocks, Coxon balance : « Notre producteur Stephen Street avait tendance à me rappeler à l’ordre, à systématiquement baisser le volume de ma guitare. Il me faisait culpabiliser, comme si ma guitare et moi, nous étions les trouble-fête du groupe. Au contraire, William Orbit m’encourageait à faire du bruit pour nourrir son sampler. Stephen Street était trop perfectionniste et pour lui, la guitare faisait désordre. »

Qui prendra le dessus ? Difficile à dire. Il serait plus pertinent de parler de compromis. Toujours est-il que les territoires explorés par Blur en 1997, seront cette fois encore plus vastes. Il n’y plus de frontières et Blur est méconnaissable. Entre le « space rock gospel » Tender, l’anti-Cigarettes & Alcohol de Coxon Coffee and TV et le crève-cœur No Distance Left To Run, même les (flamboyants) singles sont défigurés, cognés par les coups durs. Mais pas autant que le reste.

Cassette Promo de 13.

Dans 13 – un temps pressenti pour s’appeler Blue, When You’re Walking Backwards To Hell, No One Can See You ou encore Only GodBlur magnifie son désamour pour la pop. Punk, psyché, noise, rock progressif, electro, drone, underground US (Pavement, Beck, Tortoise)… Ça part dans tous les sens, notamment dans la distorsion. Et certains – beaucoup même – s’y perdront. Seul face au reste du monde, Blur livre son disque le plus étrange et le plus habité. Dans le texte, Damon Albarn donne tout. L’année de sa rencontre avec Frischmann (1992, que l’on écoute encore comme une suite de Sing), son rapport à l’héroine (Caramel), sa dépression (Trimm Trabb). Il n’épargne rien, explore ses difficultés relationnelles, les nôtres aussi par la même occasion (Battle) et après tout, « that’s just the way it is. »

2019. On sait aujourd’hui que le groupe aura beaucoup de mal en s’en remettre. Albarn ressentira le besoin de se trouver un double (Gorillaz). Et plus tard, Coxon prendra le large pendant les premières sessions de Think Tank (2003). Ce n’est que seize ans après, que Blur se retrouvera au complet en studio pour donner naissance à un nouvel album (The Magic Whip, 2015). La période « Thirteen » aura laissé des traces et consumé Blur de l’intérieur. Elle aura surtout marqué les esprits, quitte à les avoir déconcertés dans un premier temps. Reste qu’avec 13, Blur basculait véritablement dans une autre dimension.

 

 

 

Tracklist
1. Tender
2. Bugman
3. Coffee & TV
4. Swamp Song
5. 1992
6. B.L.U.R.E.M.I
7. Battle
8. Mellow Song
9. Trailerpark
10. Caramel
11. Trimm Trabb
12 No Distance Left To Run
13. Optigan I

Blur

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