I Love My Label (9) : Mai 68 Records

Avec ″I Love My Label″, Fanfare part à la rencontre des labels indépendants qui font vivre la pop, un peu partout dans le monde.

Avec un catalogue qui regroupe des talents aussi variés que The Shipbuilders, Ennio The Little Brother ou les indispensables Sunstack Jones, Mai 68 Records est en train de se faire un nom auprès des amateurs de pop britannique qui souhaitent sortir des sentiers battus. Rencontre avec Si Jones, l’un des trois fondateurs de cette petite entreprise dont la démarche modeste reste guidée par des valeurs simples mais plus que jamais essentielles comme la passion et l’intégrité, au détriment de toute ambition mercantile.

Simon, pouvez-vous nous présenter Mai 68 Records ?

Nous sommes un label indé basé à Chester, une petite ville qui abrite des vestiges de l’époque romaine, située à environ 30 miles des lumières de Liverpool et de Manchester. Nous avons lancé le label en 2017. Comme la plupart des choses qui comptent dans la vie, ça a commencé par une conversation au pub. Avec mes amis Danny Hambrook et Phil Simmons, nous organisions des concerts et nous avions le sentiment que l’on ne donnait pas suffisamment leur chance à certains artistes incroyables. Nous avons rédigé à la hâte un manifeste un peu flou. L’idée était de sortir des singles en vinyle, de donner aux artistes un contrôle créatif total et d’offrir le meilleur support possible à des groupes que nous aimions. Nous avons griffonné des notes, des idées. J’avais un livre sur les émeutes de 1968 à Paris, le nom est venu de là. Nous sommes un tout petit label, géré à temps partiel par une bande de fans de musique qui ne sont pas nés de la dernière pluie. Je n’aurais jamais pensé que nous irions plus loin que le premier single. Honnêtement, je trouve ça dingue que nous soyons encore là quatre ans plus tard. C’est le témoignage de quelque chose… mais je ne sais toujours pas quoi.

Quels sont les labels qui vous ont le plus inspirés au moment de créer le vôtre ?

Les deux principaux ont toujours été Factory et Sarah. Les labels indépendants des années 80 semblaient avoir des intentions nobles et ne pas être obsédés par l’idée de gagner de l’argent, ce qui est un bon point de départ. Avec le recul, on voit ce qu’ils ont réussi et ce qu’ils ont fait de travers. Factory Records fabriquait de beaux produits et avait une véritable éthique socialiste. Un label qui peut faire cette fameuse pochette pour Blue Monday et perdre 5 p sur chaque exemplaire est une véritable inspiration. Sarah Records, parce qu’ils étaient le label ″do it yourself″ par excellence. Ils ont sorti d’obscurs 45 tours depuis un appartement de Bristol, avec un budget minuscule et beaucoup d’amour pour ce qu’ils faisaient. Ils étaient ignorés par la presse musicale, mais ils ont réussi à se constituer un catalogue parfait de 100 références et ont compris intuitivement la nature éphémère de la musique. Pristine Christine des Sea Urchins est la plus parfaite des chansons pop cristallines, et la meilleure introduction à un label jamais réalisée.

Comment choisissez-vous les artistes et comment arrivez-vous à les convaincre de vous rejoindre ? 

Nous avons la chance d’avoir des artistes incroyables qui viennent du nord du Pays de Galles, de Chester, du Merseyside ou de Manchester. Nous ne nous sommes jamais limités à un genre et nous les connaissions déjà tous pour avoir fait des concerts avec eux. On peut dire que nous partageons un état d’esprit similaire aussi bien musicalement, politiquement que sur le plan de l’apparence. Ma femme Sally et moi tenions un stand lors d’un concert des Shipbuilders lorsque nous avons rencontré Sunstack Jones. Nous avons passé toute la nuit à parler des Byrds ou des figurines Star Wars d’équipe, et tout est parti de là. A partir du moment où nous avons des affinités avec les artistes, et qu’ils comprennent que nous ne serons jamais Sony, tout le monde est content. 

Pensez-vous que la musique sur support physique a encore un avenir ? 

Je l’espère de tout mon cœur.  Je pense que si le retour du vinyle avait été une simple mode, celle-ci serait déjà passée à l’heure qu’il est. J’espère vraiment qu’il y aura toujours suffisamment d’âmes égarées qui tiendront à avoir un bel objet entre les mains. Je suis enclin à un optimisme délirant, alors je peux me tromper. Imaginez comme un monde sans magasins de disques serait triste… 

Comment les ventes du label sont-elles réparties entre les formats physique et numérique ?

On doit être à 90 % en version physique, c’est pourquoi j’essaie de rester optimiste quant à l’avenir de nos bons vieux disques. Spotify semble avoir tué plus que prévu cette alternative florissante que représentait le téléchargement. C’est donc toujours cool de voir que des gens utilisent leurs codes de téléchargement. Ça veut dire que même en numérique, certaines personnes aiment posséder leur musique plutôt que de tout écouter en streaming. Je ne connais pas beaucoup de groupes qui veulent produire trois doubles albums par mois. C’est pourtant ce qu’ils devraient faire pour survivre, si vous suivez la logique de Spotify.

De quels pays sont originaires les gens qui commandent vos disques en ligne ? 

On n’arrive toujours pas à croire que des gens aux États-Unis ou en Australie veuillent acheter des disques qui racontent les histoires interdites de la jeunesse perdue de Liverpool. Il semble que nous nous soyons fait des amis dans toute l’Europe, et c’est une joie d’expédier des vinyles vers des contrées exotiques, même si nous devons encore réussir à faire baisser les frais de port. 

Quels rapports entretenez-vous avec les gens qui achètent des disques du label ? 

Nous aimons profondément tous les gens biens qui nous soutiennent. Il y en a beaucoup qui sont là depuis le premier jour : ils se déplacent pour assister à nos concerts, nous pouvons les rencontrer et parler de musique. C’est probablement ce qu’il y a de mieux dans ce petit label : s’asseoir à une table à l’entrée d’une petite salle de concert un peu sombre et voir les gens se trémousser devant nos groupes. Cela me rend tellement heureux…

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui lancerait un label ?

N’investissez que ce que vous êtes prêt à perdre ! Profitez des bons moments. Ne vous laissez pas abattre par l’apathie de la presse ou des médias. Sortez ce en quoi vous croyez. Soyez sympa. Rembobinez. 

Quel groupe ou artiste aimeriez-vous signer ?

Si le moment, l’endroit et le budget n’étaient pas un problème ? J’adorerais sauter dans le TARDIS (la machine à voyager dans le temps et l’espace de la série Doctor Who, ndr.) et faire le voyage jusqu’aux Strawberry Studios avec Alex Chilton, Curtis Mayfield, REM circa 1982, The Field Mice, LCD Soundsystem, ALVVAYS et Loyle Carner. Ça parait excitant ! 

Quels sont vos prochains projets ?

Dans l’immédiat, je suis juste heureux que nous soyons toujours là. L’année dernière a été terrible à bien des égards et cela nous rappelle que la musique est la plus importante des choses les moins importantes. Je suis très excité par les prochaines sorties en vinyle de Campfire Social et The Shipbuilders. En dehors de cela, nous ne nous projetons jamais trop loin dans le futur… Les concerts nous manquent terriblement et nous aimons tous les concerts sur des bateaux. Donc, plus de concerts sur des bateaux, ce serait vraiment bien.

Quels sont pour vous les trois disques qui résument le mieux le label ?

Ennio The Little Brother – Bunk Beds

Le morceau qui nous a incités à créer le label ! Dès son premier concert, on s’est dit qu’Ennio était un bricoleur de génie et qu’il devait à tout prix faire un disque. Il produit une sorte de dream pop hip hop pastorale qui ne ressemble à rien de connu. Des guitares et des beats faits maison, avec un flot nostalgique de paroles engagées sur les Tortues Ninja et le Milan AC… Voici ma version préférée, en exclusivité pour Fanfare, enregistrée en live dans le studio-loft d’Ennio. J’espère que vous apprécierez !

Sunstack Jones – Glass Boat

Nous n’avions jamais envisagé de sortir des albums. Nous n’avions jamais pensé que nous irions aussi loin, mais quand Chrisy nous a présenté l’album, nous avons immédiatement su que nous devions le sortir. C’est une collection immaculée de psyché West Coast, saupoudrée de shoegaze et de dreampop. Les retours ont été époustouflants, avec une critique 4 étoiles dans Mojo et le soutien du légendaire Steve Lamacq. C’est un morceau phare et la vidéo est vraiment cool. J’ai hâte de l’écouter en live.

Campfire Social – Ginnie & Margot

À l’été 2019, quand nous pouvions encore faire des trucs pareils, Campfire Social a eu la chance d’être retenu pour rejoindre nos héros de Belle & Sebastian sur le Boaty Weekender. Beaucoup d’entre nous ont pu passer quatre jours à naviguer sur la Méditerranée avec quelques milliers d’autres amateurs de musique indé. Campfire a joué ce titre dans un bar à champagne bondé. Voir une foule immense partager ce moment m’a rendu plus heureux que jamais. Ce genre de choses n’arrive qu’une fois dans une vie. 

Un mot pour définir Mai 68 ?

Est-ce que j’ai droit à un mot composé ? Amateurisme-enthousiaste.

Mai 68 Records
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