I Love My Label (8) : Slumberland Records

Avec ″I Love My Label″, Fanfare part à la rencontre des labels indépendants qui font vivre la pop, un peu partout dans le monde.

Fondé en 1989, Slumberland a été le berceau de trois générations de groupes emblématiques de la sphère indie-pop internationale, de Velocity Girl et Black Tambourine à Tony Molina et Smokescreens en passant par Crystal Stilts ou The Pains Of Being Pure At Heart. Influent et endurant, le label basé à Oakland (Californie) attaque sa 32ème année d’activisme indie avec la sortie prochaine d’un nouvel EP des formidables Real Numbers. Son patron, Mike Schulman (alias ″Papa Slumber″), a répondu à nos questions.

Mike, pouvez-vous nous présenter Slumberland Records ?

Slumberland a officiellement débuté avec notre première sortie, en décembre 1989. Toutefois, les origines remontent à plusieurs années auparavant, au milieu des 80’s, lorsqu’avec des amis on a commencé à jouer dans des groupes et à donner des concerts. On se retrouvait autour de WMUC, la station de radio de l’Université du Maryland, que la plupart d’entre nous fréquentaient. On s’intéressait tous à des trucs « noisy » comme The Birthday Party, Sonic Youth et Swans, mais aussi à des labels DIY de l’ère post-punk comme Rough Trade et Postcard, ou d’autres plus actuels comme K et Creation. La vague C86 commençait tout juste à déferler, et la pièce la plus importante du puzzle a peut-être été The Jesus & Mary Chain. Ce groupe était la synthèse de tout ce qu’on aimait !

Mon ami Rob et moi, on est allés voir les Mary Chain en live en novembre 1985 et le lendemain, on a créé un groupe. Au cours des années qui ont suivi, on a fait participer davantage nos amis. Beaucoup avaient créé d’autres groupes et commençaient à jouer dans les environs de DC. C’est ce qui nous a finalement décidés à garder une trace de ce qu’on faisait, à enregistrer. On avait l’impression de faire quelque chose de si étrange et primitif que je ne suis pas sûr qu’il nous soit venu à l’esprit d’envoyer des démos et de chercher d’autres labels pour sortir nos disques. L’idée de les sortir nous-mêmes nous a donc semblé naturelle. Et voilà, 31 ans plus tard, on est toujours là !

Quels sont les labels qui vous ont le plus inspirés au moment de créer le vôtre ?

Pour n’en citer que quelques-uns : Rough Trade, Creation, Postcard, 99, K, Subway, 53rd & 3rd, Flying Nun.

Comment choisissez-vous les artistes et comment faites-vous pour les convaincre de vous rejoindre ?    

Ça peut paraître évident, mais je veux simplement diffuser la musique que j’aime vraiment. Quand on a commencé à travailler avec des groupes extérieurs à notre propre scène, on avait la volonté de sortir des disques qui n’attiraient généralement pas trop l’attention aux USA. A l’époque, l’indiepop était assez impopulaire dans la scène indé américaine. C’est pourquoi nous voulions promouvoir des groupes de ce genre ici. L’indiepop n’est plus un gros mot maintenant, l’idée est donc simplement de trouver des choses qui correspondent à la ligne du label. En général, ce n’est pas trop difficile de convaincre les groupes ; ce que je recherche notamment, ce sont les groupes qui semblent « comprendre » notre démarche, et ceux-là sont généralement prêts à nous rejoindre. Honnêtement, il y a toujours trop de choses à sortir de toute façon, donc une grande partie du défi consiste à trouver ce qu’il ne faut PAS sortir.

Pensez-vous que la musique sur support physique a encore un avenir ?

Pas vraiment, non. J’ai du mal à imaginer que dans dix ans, il sera encore viable pour des petits labels comme SLR de produire des vinyles et des CD. Les gros labels pourront peut-être se permettre des pressages ultra-limités pour les connaisseurs, mais pour l’écoute au quotidien, je pense que nous allons vers le tout-numérique.

Comment les ventes du label sont-elles réparties entre les formats physique et numérique ? Et entre CD et vinyle ?

Si l’on exclut le streaming, je dirais que 98% de nos ventes sont physiques, et qu’elles se répartissent peut-être à raison de 80/20 ou 70/30 entre vinyles et CD. Il y a une dizaine d’années, il semblait que les téléchargements payants allaient devenir une part de plus en plus importante du gâteau, mais Spotify a en quelque sorte tué cela. Dans l’ensemble, tout est beaucoup plus petit qu’avant le streaming et encore plus petit qu’avant Napster et la première vague de téléchargement.

De quels pays sont originaires les gens qui commandent vos disques en ligne ? 

Malheureusement, les frais de port sont tellement élevés que la quasi-totalité de nos commandes se font désormais aux États-Unis. J’aimerais que ce ne soit pas le cas ; je sais qu’il y a des fans dans différents pays qui soutiendraient les groupes et le label si cela ne coûtait pas si cher. Mais nous avons toujours des fans dans le monde entier, dans des endroits comme le Royaume-Uni, l’Espagne, la France et l’Allemagne, et aussi dans des pays qui me surprennent encore comme le Qatar, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et Singapour. C’est cool !

Quels rapports entretenez-vous avec les gens qui achètent des disques du label ?

Je crois que nous sommes plutôt accessibles et comme nous faisons cela depuis longtemps, nous connaissons beaucoup de nos fans et eux aussi nous connaissent. C’est drôle parfois, parce que je suis un peu plus âgé que beaucoup de ceux qui achètent nos disques. Je me dis qu’ils sont peut-être un peu surpris quand ils me rencontrent à un concert, mais bon… L’une des choses qui m’ont attiré vers la musique indé, c’est le sens de la communauté qui s’est développé depuis l’époque du punk et du « do it yourself ». En faire partie a donc toujours été important pour moi-même et pour le label.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui lancerait un label ?

Le même que j’ai toujours donné : ne le faites pas si vous ne pouvez pas vous permettre de perdre tout l’argent engagé, et ayez une idée claire de vos objectifs artistiques. Il y a déjà beaucoup de labels et il est très difficile de se faire une place, alors ayez des plans solides et une identité forte dès le départ.

Quel groupe ou artiste auriez-vous aimé signer ?

Oh, il y en a tellement, mais le premier qui me vient à l’esprit est The Clientele. J’aime vraiment ce groupe et nous sommes devenus de bons amis au fil du temps. Je pense aussi à St Etienne, The Wedding Present, Teenage Fanclub et Shop Assistants. Tous mes chouchous !

Quels sont vos prochains projets ?

A court terme, juste réussir à surmonter la crise liée à cette pandémie. Le fait que les ventes au détail aient tellement baissé et que celles sur Bandcamp aient un peu augmenté a considérablement changé la donne. Ca semble également avoir accéléré notre dépendance vis-à-vis des réseaux sociaux en ce qui concerne la promo du label, ce qui, pour être honnête, est difficile pour moi car je n’aime pas les réseaux sociaux.

A moyen terme, j’ai quelques projets de rééditions sur lesquels je travaille depuis un moment et qui semblent se concrétiser. Je dois donc les poursuivre, en trouvant le juste équilibre avec les nouveautés. Les nouveaux groupes sont dans l’ADN de Slumberland et je ne veux pas concentrer tous mes efforts sur les rééditions.

A plus long terme, il faudra que je décide combien de temps encore je vais gérer le label. Je commence à me faire vieux pour continuer à faire ça tout seul et il sera peut-être temps, à un moment donné, de me consacrer à autre chose. Quelle drôle d’idée !

Quels sont pour vous les trois disques qui résument le mieux le label ?

Avec plus de 250 sorties à ce jour, il devient de plus en plus difficile de répondre à ce genre de questions, mais je vais essayer !

Henry’s DressEP (1995)
Un mélange parfait de noise et de pop, un de mes disques préférés ! Je ne connais vraiment pas d’autre groupe qui ait jamais sonné comme eux et les voir en concert à l’époque était comme assister à la naissance d’un nouveau genre. 100% palpitant.

The Pains of Being Pure At Heart – S/T (2009)
Parfaitement emblématique de ce que je considère comme le deuxième chapitre de Slumberland. Le groupe était issu de la scène de Brooklyn de la fin des années 00, qui comprenait Crystal Stilts, Cause Co-Motion, Frankie Rose, Vivian Girls. Pour la première fois, un mouvement revendiquait explicitement l’influence des groupes « originaux » de Slumberland. C’était à la fois évident et un peu bizarre de travailler avec beaucoup de ces groupes. Les Pains étaient en quelque sorte le plus « Slumberland » de tous, et jusqu’à ce jour, c’est peut-être le seul groupe du label que beaucoup de gens connaissent.

JeaninesS/T (2019)
Et maintenant, ce que je pense être le troisième chapitre de SLR : des groupes assez jeunes pour être influencés par les groupes influencés par les débuts de SLR. Les Jeanines sont formidables à bien des égards, mélangeant beaucoup de saveurs (Marine Girls, Dolly Mixture, la pop des années 60) qui nous ont influencés quand nous avons lancé le label, de même que tout le monde de l’indiepop depuis. Et bien sûr, les chansons sont géniales – c’est toujours important pour les groupes SLR d’avoir de très bonnes chansons.

Un mot pour définir Slumberland ?

Durable. Têtu. Sérieux.

Slumberland
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