I Love My Label (7) : A Turntable Friend Records

Avec ″I Love My Label″, Fanfare part à la rencontre des labels indépendants qui font vivre la pop, un peu partout dans le monde.

Après une première expérience durant les années 90, A Turntable Friend a été relancé fin 2016 par son fondateur Ulrich Hoffman. Plus de 25 références ont suivi depuis, mettant à l’honneur des héros oubliés de l’indie-pop, à travers de nouveaux disques passionnants (The Wolfhounds, Philip Parfitt, The Claim, The Jasmine Minks…) mais aussi de salutaires rééditions (Bradford, Easy). Dans quelques jours, le label allemand publiera un nouvel album de Candy Opera, une formation culte de Liverpool miraculeusement ressuscitée après avoir été reléguée pendant trois décennies dans les oubliettes de l’histoire. L’occasion d’une rencontre avec un apôtre de Sarah Records qui a su s’adapter à son époque pour continuer à vivre sa passion.

« S’asseoir et écouter un album pendant 40 minutes est quelque chose qui demande une capacité d’attention que beaucoup n’ont plus… » (Ulrich Hoffman, A Turntable Friend Records)

Pourriez-vous nous présenter A Turntable Friend Records ?

Il y a un certain temps, 30 ans en fait, en avril 1990, j’ai commencé avec l’idée de sortir quelques 45 tours de groupes que j’aimais. Le plus difficile a été de trouver un nom. J’ai finalement opté pour A Turntable Friend Records, en référence à la chanson Apologies de The Orchids, dont j’avais mal compris les paroles : sans les avoir lues, j’avais compris « a turntable friend » alors que c’était en réalité « a timetabled friend »… c’est assez drôle. J’étais à fond dans la scène des fanzines et des cassettes au Royaume-Uni et il y avait beaucoup de bonnes chansons qui méritaient selon moi de sortir en vinyle. A cette époque, même un groupe relativement inconnu pouvait vendre 1000 copies d’un 45 tours. La première sortie a été un EP 4 titres de Love Parade, de Durham dans le nord de l’Angleterre. Derrière ce groupe se cachait un jeune homme nommé Graeme Elston, qui a ensuite formé Pure et Eva Luna et, plus tard encore, Slipslide.

Pendant deux ou trois ans, j’ai essentiellement sorti des singles, mais j’ai ensuite enchaîné avec un EP d’Antiseptic Beauty (produit par Stephen Lawrie, de The Telescopes), ce qui a débouché sur un premier LP de Boyracer et un contrat de distribution, etc. Alors qu’au départ, et sans que cela soit vraiment intentionnel, la plupart des groupes venaient du Royaume-Uni, le catalogue s’est peu à peu ouvert. Des démos sont arrivées des États-Unis, du Japon, de France, etc. Le label est devenu encore plus international. Je n’ai jamais pensé que le fait d’être situé en Allemagne avait été un critère pour l’un des groupes. Un label est, à mon avis, le moteur de la musique qui est publiée, donc peu importe d’où les colis sont expédiés…

Au bout d’une dizaine d’années (début 2000), j’avais un peu perdu de ma motivation. J’ai sorti encore quelques références (le dernier album des Ropers, un single de Hulaboy et un EP CD de Tea), puis j’ai décidé de consacrer mon temps libre à d’autres activités (principalement la course cycliste sur route). Le label a toujours été un projet secondaire (ou, disons, un passe-temps important) à côté de mon emploi principal. Je n’ai jamais perdu l’amour des disques vinyles, j’ai continué à en collectionner mais moins intensivement qu’avant. C’est en 2014 / 2015 que j’ai commencé à réfléchir sérieusement à un éventuel redémarrage du label. Il a fallu attendre fin 2016 pour que mes plans se concrétisent. Mais je ne voyais pas trop loin, le projet principal était une compilation des « premières années » associée à une action caritative. L’idée de The Test Of Time est née et a abouti un album de 40 titres, en triple vinyle et double CD, destiné à collecter des fonds pour une association caritative britannique (William Wates Memorial Trust). J’ai ainsi pu combiner mes deux passions pour la musique et le cyclisme sur route. 

La compilation est sortie au début de l’année 2017. Pendant les mois où je l’ai préparée, j’ai été à nouveau « infecté » par les activités du label. J’ai donc sorti le fantastique premier 7″ de Drahla, puis j’ai recommencé à travailler sur le développement du catalogue. Alors que la première période du label s’était terminée avec le numéro de catalogue TURN36, j’ai décidé de redémarrer avec TURN50 pour The Test Of Time (j’ai eu 50 ans fin 2016…). Il y a eu des mois assez intenses au début de 2017, au cours desquels il est devenu évident que je voulais continuer le label en variant les formats pour avoir des vinyles, des CD et des versions numériques disponibles pour chaque sortie.

En 2020, malgré les problèmes liés à la pandémie, le label a sorti plus de disques que les années précédentes (les nouveaux albums de The Black Watch, Easy, The Room in the Wood, The Wolfhounds, Davey Woodward, Phil Parfitt et Candy Opera). Ce que je trouve intéressant, c’est que dans la « seconde vie » du label, grâce aux médias sociaux et aux autres formes de communication numérique, il est devenu plus facile pour un label de parler à des « grands » noms ou à des groupes ou des songwriters qui, dans les années 1990, étaient totalement hors de portée. Le processus devient plus démocratique et plus transparent.

Quels sont les labels qui vous ont le plus inspirés au moment de créer le vôtre ?

A l’époque, c’était Creation Records, Slumberland et surtout Sarah Records. J’ai eu de beaux échanges avec Matt Haynes (co-fondateur de Sarah) à l’époque où ils ont débuté. J’ai acheté toutes leurs premières références à partir de SARAH01, directement sur leur site de vente par correspondance. Matt a pris le temps d’écrire de longues lettres et a même compilé pour moi une cassette avec de la musique qu’il me conseillait d’écouter également (Hurrah !, Orange Juice, etc). Son dévouement et celui de Clare ont fortement influencé ma motivation à lancer quelque chose de similaire (avec toute la naïveté de l’époque..). Avec Creation, j’ai été séduit par la possibilité de m’ouvrir à d’autres horizons musicaux..

Comment choisissez-vous les artistes et comment faites-vous pour les convaincre de vous rejoindre ?    

Il est assez difficile de décrire le moment où vous entendez une chanson et où vous vous dites « oui, c’est ça que je voudrais sortir ! ». Les conditions sont discutées avec chaque groupe, il n’y a pas de « signature » à proprement parler. Je suis transparent avec les groupes sur ce que le label sera ou non en mesure de faire pour eux (cela reste un projet secondaire, et non un job à plein temps).

Pensez-vous que la musique sur support physique a encore un avenir ?

Je pense sincèrement qu’il y aura toujours des personnes qui seront attachés à l’expérience haptique, visuelle et auditive que vous vivez lorsque vous déballez et posez un disque vinyle sur la platine (et cela s’applique aussi partiellement aux CD). Le streaming a certainement changé complètement la perception de la musique et une grande partie de la musique présente dans les « charts » est destinée à être écoutée sur des appareils mobiles. Nous assistons à une sorte de renaissance des disques vinyles, mais il s’agit en grande partie de rééditions et de formats incroyablement chers, que seuls les collectionneurs achètent (et probablement même jamais n’écoutent). J’aime un pressage solide et de haute qualité (je travaille avec une équipe en Allemagne qui fait des plateaux DMM [cuivre au lieu de laque] sur une vieille machine EMI), les résultats sont étonnants. Je suis également attaché à une belle pochette avec un livret, grâce à laquelle vous pouvez vous asseoir, écouter la musique et lire les paroles. S’asseoir et écouter un album pendant 40 minutes est quelque chose qui demande une capacité d’attention que beaucoup n’ont plus…

Comment les ventes du label sont-elles réparties entre les formats physique et numérique ? Et entre CD et vinyle ?

Les ventes numériques sont marginales par rapport aux ventes physiques. Il y a bien entendu beaucoup de streaming qui ne rapporte aucun revenu… Je n’aime pas le modèle économique des plateformes de streaming mais je comprends qu’il est important pour les groupes de faire connaître leur musique au plus grand nombre de personnes possible. La répartition des ventes de CD et de vinyles dépend beaucoup de chaque sortie. Cependant, les gens peuvent être intéressés par un format rentable comme le CD pour posséder un produit physique. Tout le monde n’a pas de platine vinyle et tout le monde n’est pas prêt à dépenser de l’argent pour ce format. Comme je n’aime vraiment pas les CD en boîtier plastique, j’ai décidé que tous les CD que je produis devaient avoir une apparence plus « organique ». C’est pourquoi j’utilise ces pochettes en carton, qui ressemblent à de petites pochettes de vinyles.

De quels pays sont originaires les gens qui achètent vos disques ?  

Les commandes arrivent du monde entier, j’utilise maintenant principalement Bandcamp. Comme la majorité des groupes viennent du Royaume-Uni, la plupart des ventes se font là-bas. Ensuite, il y a les États-Unis, le Canada, l’Australie, la France, l’Italie, l’Allemagne mais aussi le Japon, Singapour ou les Philippines. Ce sont les ventes directes, mais j’utilise aussi les services de Southern Record Distribution (basé à Londres), qui s’occupent des ventes en gros pour des magasins comme Rough Trade, Norman ou Piccadilly. et qui travaillent également en réseau avec d’autres distributeurs dans différents pays. Ainsi, le label est représenté dans de nombreux magasins et en ligne (y compris sur Amazon, même si leur politique en matière de stock physique est très discutable…).

Quels rapports entretenez-vous avec les gens qui achètent des disques du label ?

J’essaie de prendre le temps de répondre individuellement à chaque client, mais ce n’est pas toujours facile car cela prend du temps (et je m’occupe moi-même d’expédier les commandes). Pour la promo, en particulier pour les webzines, les radios en ligne et les médias sociaux, je travaille avec une agence (Shameless) qui m’est d’une grande aide. J’aime que des gens qui partagent mes goûts reviennent et achètent régulièrement les sorties du label.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui lancerait un label ?

Il est très facile de lancer un label de nos jours avec des plateformes comme Bandcamp, vous n’avez même pas besoin d’un produit physique pour commencer. Je n’ai pas vraiment de conseil à donner. Si vous voulez vraiment sortir des disques, faites-le si vous aimez la musique. Il se peut que peu de gens adhèrent, mais la satisfaction du « processus de sortie » en vaut la peine…

Quel groupe ou artiste auriez-vous aimé signer ?

Robert Forster, si tu lis ceci… Je plaisante, mais il est vraiment difficile de répondre à cette question. Beaucoup de sorties depuis que j’ai relancé le label en 2017 sont le fait d’artistes qui reviennent après des années, voire des décennies d’absence. Et puis, tout à coup, ils ont un album complet et c’est génial de travailler ensemble pour le sortir.

Quels sont vos prochains projets ?

A court terme, surmonter les petits problèmes de retard des usines de pressage. A moyen terme, sortir le nouvel album des Jasmine Minks, une fois qu’il sera enregistré. Et quelque chose entre les deux. Enfin, un « vrai » site web pour le label. Pour le long terme, il est trop difficile de répondre, mais j’aime continuer à découvrir des chansons (ou être découvert par des artistes) qui m’inspirent pour les sortir en espérant rentrer dans mes frais…

Quels sont pour vous les trois disques qui résument le mieux le label ?

C’est la question que je craignais le plus… C’est un choix vraiment difficile. En général, la prochaine sortie est toujours la plus intéressante, mais chacune d’entre elles a une histoire. J’essaie de la replacer dans son contexte, sans la placer au-dessus des autres. Je les aime toutes et je m’excuse auprès des groupes qui ne figurent pas dans la liste ci-dessous, ce n’est pas un choix qualitatif :

Boyracer – More Songs About Frustration and Self-Hate (TURN20), 1994 :
Le premier LP complet d’un seul artiste sorti sur le label, en collaboration avec Slumberland (qui a réalisé la version CD). Il y a eu beaucoup d’interaction avec le groupe et c’est leur sommet en terme de songwriting. La sortie a été suivie d’une tournée de trois semaines aux États-Unis, en octobre-novembre 1994.

Bradford – Thirty Years Of Shouting Quietly (TURN55), 2018 :
Je suis fan depuis le single Skin Storm en 1988. En pensant à la deuxième vie du label en 2016, j’avais quelques rêves que je voulais réaliser, notamment celui de sortir une compilation de tout ce que Bradford avait publié (plus des inédits, s’il y en avait). En mars 2017, je me suis assis avec Ian et Ewan et je leur ai expliqué. C’est ainsi que le merveilleux double album est sorti en 2018 et qu’une amitié s’est nouée. Bradford et Easy ont joué ensemble à Hambourg en novembre 2018, ce qui a été fantastique. Et mieux encore, le nouveau Bradford est maintenant composé de Ian, Ewan et Stephen Street et sortira un nouvel album début 2021 (pas avec moi, cependant…).

The Wolfhounds – Electric Music (TURN76), 2018 :
Un autre groupe que je suivais depuis 1986. Publier d’abord la compilation de leur Peel Sessions en 2018 et pouvoir ensuite sortir leur dernier album cette année est un rêve devenu réalité. C’est sans aucun doute leur meilleur album !

Un mot pour définir A Turntable Friend Records ?

« Mes goûts musicaux » (désolé, est-ce que ça compte pour un ? Ce que je veux dire par là, c’est que j’ai des goûts musicaux variés et, dans une certaine mesure, cela se reflète sur les sorties du label). Mais si vous avez vraiment besoin d’un mot, ce serait : dévouement.

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