I Love My Label (4) : WeWant2Wecord

Avec ″I Love My Label″, Fanfare part à la rencontre des labels indépendants qui font vivre la pop, un peu partout dans le monde. 

Derrière l’association caennaise WW2W se cachent à la fois un blog, une émission de radio et surtout une « maisonnette de disques » créée il y a dix ans et qui s’apprête à rééditer, pour sa 50ème référence, le merveilleux deuxième album de Fugu, As Found. Son cofondateur, Roubignole Wigoler, nous en dit plus sur ce « petit label fétichiste », spécialisé dans les tirages limités, les éditions numérotées et les beaux objets discographiques confectionnés à la main.

Pourrais-tu nous présenter WW2W ? 

WW2W a été créé par mon frère Renaud (aka pointard) et moi (aka roubignole). C’était tout d’abord une asso, WeWant2Wigoler, qui organisait des soirées. C’est devenu un blog en 2007. Sur le blog, on exposait notre relation fétichiste à l’objet discographique (vinyle, cd, cassette) en ne chroniquant que des disques qu’on achetait (c’était la règle avec une preuve en photos). On parlait également de concerts auxquels on était allés en les illustrant avec nos places de concerts ou les setlists qu’on récupérait. On parlait un peu foot aussi. On cherchait à être sérieux dans le fond, on voulait parler d’artistes qui nous semblaient sous estimés (Mehdi Zannad, Adventure Babies, John Cunningham, Tahiti 80…) et défendre les nouveautés qu’on aimait.

On s’efforçait en sus de “défendre” la scène actuelle : à Caen, notamment, c’était une sorte d’âge d’or, plein de bons groupes émergeaient, il nous semblait essentiel de les soutenir et de témoigner de ce qui s’y passait. La forme était en revanche plus légère, les articles étaient (sont) truffés de pitites blagues, de jeux de mots pourris et tous les “r” en début de mots étaient (et sont toujours) changés en  “w”. Certes, on ne se prenait pas au sérieux (d’où nos noms ridicules) mais on prenait la musique (et le foot) au sérieux.

En 2009, WW2W est passé naturellement à l’organisation de concerts. Le premier fut organisé à Caen : Wheel (groupe caennais dont trois membres sont aujourd’hui dans Gomina), Cascadeur, Fugu (Mehdi Zannad en solo) et Tahiti 80 (en formule duo). L’année d’après, suite encore logique, on a réuni nos trois passions (musique, disque, foot) en sortant un EP compilation pour la Coupe du monde 2010 avec un morceau inédit de ces quatre mêmes artistes : Wheel, Cascadeur, Fugu et Tahiti 80 + quelques autres artistes comme Julien Barbagallo en bonus digitaux.

On a appelé le label WeWant2Wecord et ce disque #1 Wecord en hommage au premier Big Star (#1 Record), avec l’idée de référencer tous les suivants (s’il y en avait) en #2 Wecord, #3 Wecord… Ce qui a été fait ! On voulait aussi que figurent sur nos disques un canard (la mascotte de WW2W) et un “obi”, ce magnifique bandeau de papier ajouté aux pressages japonais. On souhaitait en sus conserver l’esprit du blog : depuis les débuts quelques petites blagues spirituelles sont glissées dans les notes de pochette et/ou sur la partie gravable du vinyle (engraving). Surtout, on essaie de réaliser -avec une grande part de travail manuel- de beaux objets à la hauteur de la musique publiée.

WeWant2Wecord

Aujourd’hui, WW2W est toujours structuré en association loi 1901. Pour la partie disque, je suis le premier et le dernier décideur mais j’en parle avec les autres membres de l’asso, je leur demande leur avis ou des idées. C’est plus collégial pour l’organisation de concerts et de soirées (même si on en fait de moins en moins, le label prenant beaucoup de temps). Surtout, l’association prend son sens lors des assemblages des disques. Une sortie nécessite généralement pas mal de travail manuel, puisqu’on essaie de réaliser des objets soignés, uniques, les moins chers possibles (c’est souvent trop cher, mais on ne peut pas y faire grand chose, c’est lié aux coûts de pressage des vinyles). On se retrouve à devoir découper, plier, numéroter, insérer, envoyer… C’est un des temps essentiels du label.
Si je devais me retrouver à faire ça seul, j’arrêterais. Cette partie artisanale et partagée fait du label une aventure collective.

Quels sont les labels qui vous ont le plus inspiré pour créer le vôtre ?

Mes labels préférés sont Factory et Creation. Factory presque autant pour les visuels que pour la musique. Creation c’était nettement plus pour la musique que pour les visuels (certaines pochettes sont même très moches, surtout vers la fin). Comme pour Factory, il y avait dès le début cette idée de doter le label d’une identité visuelle. Toutes nos pochettes ayant été réalisées par des gens différents, ce sont nos obis qui marquent les sorties WeWant2Wecord, participant à rendre l’ensemble à peu près cohérent.

Il y a des trucs que j’aimais beaucoup aussi chez Sarah Records, le fait qu’il y ait souvent des petits bonus ajoutés aux disques, comme des pièces de puzzle par exemple : en achetant plusieurs de leurs sorties à la suite, on pouvait former le puzzle complet. Cela n’a pas été fait consciemment mais on a fait pareil en 2017 avec des cartes de jeu, des “keycards” : les artistes prenaient en photos des machines utilisées lors de l’enregistrement de leur disque, certaines caractéristiques de ces synthés étaient listées (nombre de potentiomètres, la présence de certains effets…). Je m’étais inspiré d’un jeu auquel je jouais quand j’étais petit, avec des bagnoles et des motos, ça se jouait un peu comme une bataille, on annonçait une caractéristique, du genre “cm3” ou “nombre de chevaux”, on retournait la carte et on voyait qui gagnait. Pour avoir le jeu complet de keycards, il fallait avoir assidûment collectionné nos sorties cette année-là… Aussi, comme chez Sarah (ou chez El Records), j’essaie de soigner les notes de pochettes. Pour en finir avec Sarah, j’ajouterai que le Sarah 50 (Saropoly) m’a toujours fait fantasmer, j’ai toujours l’envie de m’en inspirer pour faire une sorte de Monopoly/jeu de l’oie musical sur Caen (le Wonopoly). Pas réussi à finaliser la chose pour le WW050W (c’est la réédition du second Fugu qui a hérité de la référence) mais un jour je m’y collerai sérieusement.

En avançant dans l’histoire du label, je me suis rendu compte que WW2W marchait dans les pas du label rouennais, pas musicalement certes, mais il y a des points communs: la volonté de confectionner des objets sophistiqués, pas toujours conventionnels, avec amour et en petites quantités. Quand on a essayé de presser des disques à 300 exemplaires ou plus, on en a eu souvent pleins sur les bras et on a eu du mal à trouver les sous pour la sortie suivante. J’avais lu je ne sais plus où une interview de Jean-Pierre Turmel dans laquelle il expliquait que Sordide Sentimental privilégiait les petites séries (au moment des 80’s cela représentait 1000 exemplaires tout de même!) car elles étaient plus vite épuisées/rentabilisées et cela permettait de financer la prochaine sortie plus rapidement.

Ainsi, WW2W publie de plus en plus de disques à petit tirage (100 exemplaires ou moins). Cela fait au final des disques assez chers puisque les coûts à l’unité augmentent quand le pressage se fait à peu d’exemplaires… Mais cela rend aussi l’objet plus précieux car plus rare et il me reste moins de disques sur les bras un mois après la sortie.

Qu’est-ce qui vous différencie selon toi des autres labels ?

Je ne sais pas du tout comment fonctionnent les autres. Je pense qu’il y a plus de points communs que de différences. Je dirais que la “philosophie” est la même et que les différences proviennent des goûts musicaux, de la personnalité des gens qui s’occupent du label…

Quelle est selon toi la principale difficulté pour un label en 2020 ?

A part celles rencontrées pour trouver de l’argent pour sortir les disques ? A part le fait de réussir à faire de la promo pas comme des pieds ? A part le fait de ne pas faire gagner d’argent aux artistes qui sont sur le label ?? Je n’en vois aucune.

Penses-tu que les formats physiques ont encore de l’avenir ?

Ben oui ! Je crois même à un retour prochain du CD, c’est dire mon optimisme ! De mon vivant, je pense que seules des préoccupations écologiques auraient pu faire disparaître les supports physiques. Mais, comme l’écoute dématérialisée de musique n’est pas non plus neutre écologiquement, on peut continuer encore un peu à acheter (et à faire fabriquer) des disques !

Je pense aussi qu’il est possible que, dans le futur, des avancées technologiques permettent de concilier digital et matérialisation. Peut-être que la musique finira par n’être publiée qu’en digital (musique + artwork + instructions pour réaliser l’objet) et que les fétichistes la matérialiseront eux-mêmes s’ils le souhaitent, chez eux, grâce à des machines qui ne sont pas encore facilement accessibles aujourd’hui : “presses” à vinyles, graveurs de CD de qualité pro, imprimantes permettant de réaliser des emballages (vinyle ou cd) d’une qualité réservée encore aujourd’hui aux professionnels… Chaque fichier digital pourrait même être unique, sa conversion en physique en ferait donc également un objet unique. Ce sera beau. En attendant que cela arrive, vendre du digital indépendamment du support physique ne se fait pas chez nous. Tout est écoutable librement sur notre Bandcamp et, si la plupart de nos sorties se retrouvent aussi sur les plateformes de streaming style Spotify/Deezer, c’est dans le but de faire connaître les chansons, d’en rendre la diffusion plus large, pas de les “vendre”. En revanche, on trouve un code de téléchargement, écrit à la main ou imprimé sur papier, dans toutes nos sorties vinyles ou K7s. Ce format cassette s’avère parfois être le seul moyen de proposer une sortie physique à un artiste… et il peut aussi s’avérer être un formidable terrain de jeu. Comme la fabrication se fait à bas coût (et rarement en Azerbaïdjan), on peut s’autoriser plus de liberté lors de la création de l’emballage.  Aussi, le processus de conception/fabrication d’une cassette peut être très court : on peut sortir une cassette 15 jours après avoir reçu les morceaux, avec plein d’inserts, des bonus, et on peut la vendre à un prix inférieur à celui généralement appliqué pour la seule version digitale, alors qu’il y a un code de téléchargement inséré dedans.

Sinon, pour moi, le format idéal c’est un album vinyle avec dedans un code de téléchargement + la version CD de l’album. Si on avait suffisamment d’argent, c’est ce que WeWant2Wecord ferait à chaque fois.

Quel groupe ou artiste aimerais-tu accueillir sur WeWant2Wecord ?

John Cunningham. The Adventure Babies aussi, cela fait plus d’un an que je suis dessus… Il ne s’en rend pas compte mais Matt Tedstone, le chanteur des Adbabs, joue avec mon petit cœur comme avec un yoyo. Ça a l’air compliqué de leur côté, à plusieurs reprises j’ai cru que j’allais recevoir un album tout prêt dans ma boîte mail puis, plus rien pendant plusieurs semaines, mois… Ça a dû arriver dix fois déjà. Là on est encore dans un creux. Je relance toutes les deux semaines en m’excusant du dérangement. Aussi, quand le dernier album des Verlaines est sorti l’an dernier, seulement en digital, j’ai trouvé ça honteux et j’ai voulu leur proposer. Mais rapidement, j’ai lu qu’il allait avoir une version physique en 2020… Mon groupe néo-zélandais préféré… Sur WW2W… C’eût été trop beau. Enfin, je vénère Field Music. J’ai déjà proposé aux frères Brewis de participer aux compilations Wootball, mais ça ne s’est pas fait. Je réessaierai.

Quels sont tes projets pour le label ?

Cette année, en mai/juin, on devait fêter les 10 ans du label avec des concerts, des soirées et des sorties de disques. Les plans sont naturellement changés ! La réédition du As Found de Fugu devrait sortir “plus ou moins normalement” le 3 juin (les vinyles ont été reçus, il nous manque les CDs et le livret intérieur -on verra si on arrive à tout avoir dans les temps).

Il devait aussi y avoir un 45 tours de Trotski Nautique, Minimal On Est Mal, dont le titre phare est une reprise de Manset… Trotski Nautique fait figure d’OVNI sur le label. Dans la forme, musicalement, ils doivent être à l’opposé de Mehdi Zannad ou Beach Youth par exemple. Mais je les trouve bien sur WW2W, surtout depuis qu’ils ont abandonné leur côté “chanson réaliste” au profit d’un truc électro pop. L’EP sortira au pire en digital (gratuitement) en mai si on n’arrive pas à faire presser une cinquantaine de vinyles.

Il y a aussi dans les tuyaux une anthologie d’un groupe caennais du début des années 00’s : Lost In La Mancha (d’ailleurs je cherche des boîtes d’occasion, vides, de bandes magnétiques 7” si quelqu’un en a à vendre à pas trop cher, je suis preneur). J’aimerais bien pouvoir proposer en 2020 à Jérémie Niès (Kim Novak, Talma Suns) d’enregistrer quelque chose : c’est une honte qu’on n’ait rien entendu de lui depuis 2 ans. Peut-être également qu’on arrivera à faire quelque chose avec les Caennais de Grand Parc ou avec le Parisien Boris Maurussane… Enfin, des familiers du label comme Veik, Beach Youth, Pastoral Division ou Athanase Granson ont récemment terminé l’enregistrement d’un album et Makeshift, d’un EP… On verra s’ils veulent le faire avec WW2W. Ah ! j’oubliais, cela fait quatre ans que j’espère que les Moonjellies m’envoient leur second album. Je sais qu’il arrivera un jour, mais quand !!?

Pourrais-tu choisir les trois disques qui résument le mieux le label ?

J’ai tourné la question dans tous les sens et je n’y arrive pas, impossible… Je peux dire que les compilations WOOTBALL sont importantes, notamment parce qu’elles ont permis de publier des chansons d’artistes dont WW2W, pour des raisons de temps et d’argent, n’aurait pas pu sortir de “vrais” disques autrement : Pastoral Division, A Drift, Talma Suns, Tim Keegan, Ricky Hollywood ou Wilfried* par exemple… La confiance accordée par les artistes participants m’émeut à chaque fois. Jusqu’à présent, les WOOTBALL sortaient tous les quatre ans puisqu’elles étaient associées aux Coupes du monde mais le fait que la prochaine ait lieu au Qatar en décembre va peut-être changer la donne… Dans le fait de commémorer les Coupes du monde il y avait une idée un peu nostalgique de l’enfance, de l’été, du foot devant une vieille télé… On verra.

WeWant2Wecord

Le fait de sortir des (soupaires) disques de Tahiti 80 ou de Xavier Boyer a fait venir certains de leurs fans fidèles vers le label.
Parmi eux, on en trouve aujourd’hui qui achètent toutes les sorties de WeWant2Wecord sans exception… Ils ont leur numéro (puisque toutes nos sorties sont numérotées) de disque réservé comme on peut avoir sa propre bouteille dans son bar préféré, au cinéma.
C’est chouette. Aussi, la réédition du premier Fugu en 2011 a marqué un tournant. Elle a amené un coup de projecteur supplémentaire sur le label et son catalogue, notamment avec des articles dans des journaux “historiques” comme Les Inrocks, Libération ou Télérama.

En plus des fils rouges Tahiti 80 et Mehdi Zannad, l’histoire de WeWant2Wecord a été marquée par le touffu épisode All Cannibals/ Inaniel Swims / Sorry Sorrow Swims (10 disques en 4 ans) et par Gomina : quasiment tout ce qu’a publié le groupe durant son existence, depuis leur premier 45 tours (le #4 Wecord en 2011) jusqu’à leur troisième album (le #38 Wecord en 2019) l’a été chez WW2W.

A défaut de choisir, je préfère donc en profiter pour faire des bises à tous les gens bons qui ont participé à ces dix premières années de WeWant2Wecord. Merci Julien et merci Fanfare de m’en avoir donné l’occasion!

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