I Love My Label (2) : Gare du Nord Records

Avec « I Love My Label », Fanfare part à la rencontre des labels indépendants qui font vivre la pop un peu partout dans le monde.

Ancien guitariste de Trashing Doves puis de Death In Vegas, producteur et ingénieur du son réputé pour ses nombreuses collaborations (Go Kart Mozart, Darren Hayman, Pete Astor…), Ian Button est l’un des trois co-fondateurs du label londonien Gare du Nord Records. Le natif du Kent, également à la tête du collectif Papernut Cambridge, nous présente un projet dont les lignes directrices sont l’esprit de camaraderie et l’amour des beaux objets discographiques.

Pourrais-tu nous présenter Gare du Nord Records ? 

En 2013, Robert Rotifer, Ralegh Long et moi-même (avec Papernut Cambridge) avions chacun un album que nous souhaitions sortir. Nous avons décidé que plutôt que de travailler seuls, nous devions le faire sous l’égide d’un label et que nous pourrions ensuite aider d’autres amis à sortir leurs disques. Nous avons choisi un nom français parce que nous nous sentions internationaux, ambitieux, inclusifs. Nous avions de larges horizons. Robert est originaire de Vienne, Ralegh et moi venons de Londres. Nous avons pensé à la Gare du Nord à Paris car elle symbolisait un point central, une sorte de point de mire… Le nom a également été inspiré par St Pancras Records, qui a sorti les premiers singles de Scritti Politti en 1978-79. Ces disques parlaient tous d’autonomisation, de transparence et du démantèlement des mythes – les coûts de production étaient indiqués sur les pochettes, etc. Ils disaient « tout le monde peut faire ça, et voici comment ».

Quels labels vous ont inspirés au moment de créer le vôtre ?

J’ai passé mon adolescence et ma vingtaine à aimer des labels comme Factory, Postcard, Rough Trade, etc. Mais en 2013, c’est notre ami John Jervis de WIAIWYA, dont nous connaissions et admirions le label, qui nous a le plus encouragés à en créer un nous-mêmes. Je citerais également des labels amis tels que Blang, Jezus Factory – j’ai travaillé dans des groupes et des projets pour ces labels, j’ai fait de la production, etc. Toute cette scène (la musique anti-folk et « outsider » de Londres au milieu et à la fin des années 2000 – Paul Hawkins, David Cronenberg’s Wife, Lucy’s Diary, Sergeant Buzfuz…) a été très inspirante pour moi.

Qu’est-ce qui différencie selon toi Gare du Nord des autres labels ?

Je crois qu’une partie de la philosophie de Gare du Nord est de ne pas faire ce que les labels traditionnels, commerciaux et lucratifs feraient. Gare du Nord ne prend pas d’argent aux artistes – il fonctionne plutôt comme un facilitateur ou un consultant pour des artistes qui s’auto-produisent. Nous jouons sur les disques des uns et des autres ; le mixage, le mastering et le travail artistique peuvent être réalisés « en interne » (par moi) selon les besoins de l’artiste. Les sorties se font au rythme de chaque artiste et selon ses propres conditions – nous ne sommes pas tenus par un calendrier de sortie strict ou par des questions de budget, de sorte que nous pouvons donner l’impression de sortir beaucoup de choses. Mais ça a été bénéfique pour l’identité du label – nous avons maintenant une certaine réputation dans le petit cercle de la scène indépendante, c’est agréable. J’imagine que pour certains,nous ne sommes pas du tout un vrai label – j’ai vu un tweet cette semaine qui parlait des petits labels : « Si vous ne payez pas pour mon pressage de vinyle, pour ma promo, pour réserver mes concerts, etc, pouvez-vous vraiment dire que vous « sortez » ma musique ? Je me suis retenu de leur balancer la philosophie de Gare Du Nord. Notre manifeste est ici : http://garedunordrecords.co.uk/information.html

Comment les ventes du label se répartissent-elles entre formats physique et numérique ?

Cela dépend vraiment de l’artiste. Chaque artiste gérant ses propres ventes physiques, je ne le sais pas forcément. Les sorties de Gare du Nord n’existent pas toutes en format physique. Récemment, Songs of High Altitude de Darren Hayman et le EP Afraid to Dance de Good Canary sont sortis uniquement en numérique. C’est un domaine que nous avons peu investi, à l’exception de Ralegh Long. Un titre de son premier album a été playlisté. Il en a tiré un revenu assez important, de même qu’avec d’autres chansons sorties depuis. Plus, j’en suis sûr, qu’avec ses ventes physiques. Mais je dirais que pour la plupart d’entre nous, l’économie fonctionne dans l’autre sens : nous gagnons plus d’argent en vendant quelques poignées de vinyles ou de CD qu’avec le numérique. C’est certainement le cas pour Papernut Cambridge.

Selon toi, le format physique a-t-il encore un avenir ?

Pour les raisons évoquées ci-dessus, pour nous, oui ! Dans notre cercle de contacts presse et d’amis ou de fans, nous avons beaucoup de mal à attirer l’attention sans produit physique. Nous avons construit une grande partie de notre réputation sur un bon design, un packaging soigné – incluant des suppléments comme des badges, des livrets, etc. Des choses peu pratiques, comme les cassettes, semblent toujours plaire aux gens. Et surtout, vous avez une raison de demander à quelqu’un de payer un prix raisonnable pour un produit physique. Comme je le dis souvent, la valeur (monétaire) de la musique numérique est sujette à débat, variable, arbitraire, selon que vous êtes l’artiste ou le consommateur…

Quel groupe ou artiste aurais-tu aimer signer ?

Nous n’avons jamais vraiment cherché à signer des artistes – nous n’avons jamais poursuivi personne dans le but d’un succès commercial, ou pour gagner de l’argent et de la notoriété pour le label. Ce n’est pas ainsi que nous sommes organisés. Gare Du Nord est une sorte de porte ouverte. Nous sommes là si vous avez besoin d’aide ! Nous avons été assez surpris de voir qui était intéressé de sortir des disques par notre intermédiaire, même après que nous leur ayons expliqué comment tout cela fonctionnait !

Quels sont vos projets pour le label ?

Tout simplement de continuer tant que nous (et nos amis) aurons l’énergie et l’envie, et que nous pourrons nous permettre de faire notre musique et de la diffuser. Dans les semaines et les mois à venir, nous aurons le deuxième album de Joss Cope, l’album de reprises de Pete Astor, le nouvel album de Joel Henry Little, une cassette instrumentale d’archives de Papernut Cambridge, ainsi que d’autres nouveautés (FXU2, Föhn, Peace Signs, Robert Rotifer). Nous avons également parlé cette semaine d’essayer d’organiser un mini festival autour du label, mais en invitant aussi des amis de groupes européens. Ce serait une façon de montrer notre solidarité contre les nouvelles réglementations sur les visas des musiciens qui devraient nous faire du tort, ainsi qu’à beaucoup de nos amis. 

Pourrais-tu choisir trois disques pour résumer le catalogue de Gare du Nord ? 

Ben Reed – Station Masters (2016)
(Bandcamp / Spotify)
L’album de Ben est fantastique, c’est dommage que nous n’ayons pas réussi à attirer plus l’attention sur lui lors de sa sortie. Il est magnifiquement conçu… Un mélange de sunshine pop avant-gardiste, de prog/jazz absurde façon Canterbury Scene et de psychédélisme intelligent. C’est un exemple d’artiste qui a été recommandé par un ami (Ralegh) et qui aime l’idée de ce que nous faisons. Ben joue sur les albums de Frank Ocean et il a récemment travaillé avec David Byrne… Enfin, voyons ! Il faut que davantage de personnes aient ce disque !

Papernut Cambridge – There’s No Underground (2014)
(Bandcamp / Spotify)

Il faut que je cite l’un de mes propres disques, alors je choisis le deuxième Papernut Cambridge. Je crois que c’est mon packaging préféré – un album vinyle composé de trois EP 7″. J’ai fait différents mixages pour les sorties vinyle, CD et numérique, donc chaque format avait une valeur et un caractère unique. Je vais le « rééditer » pour 2020 avec des suppléments : les paroles imprimées sur un faire-part de mariage, un patch à coudre… Cela résume bien l’esthétique de Gare Du Nord. D’une certaine manière, peu importe la musique. L’objet en lui-même doit vous donner envie de l’avoir !

Extradition Order – American Prometheus (2020)
(Bandcamp / Spotify)
Celui-ci est un peu spécial : il est publié par Gare Du Nord en collaboration avec quatre autres labels qui ont tous travaillé avec Extradition Order dans le passé. C’est un album entre post punk et Northern Soul qui parle de la bombe atomique… Comme la rencontre des Dexys et des Fire Engines… L’album est dédié à la mémoire de leur bassiste Nick Boardman, qui est mort en 2018. C’est un exemple de collaboration de Gare Du Nord non seulement avec le groupe, mais aussi avec les labels de nos amis, pour essayer de faire passer le mot, mutualiser les coûts de fabrication et sortir quelque chose ensemble. Le groupe a donné un concert de lancement de l’album en janvier, il y avait beaucoup d’émotion. Ils se sont montrés à la hauteur de l’événement et se sentant chez eux sur une grande scène. C’était un sentiment de fierté que d’y avoir participé.

Gare du Nord Records
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