Gruff Rhys – Babelsberg

(Rough Trade)

Babelsberg de Gruff Rhys est musicalement extraordinaire et séduisant parce que courageux sur deux plans : celui de la création avec une orchestration symphonique et celui du message délivré. Son talent pour la composition saute aux oreilles et la qualité de son interprétation les rebaudit. Son audace donne un résultat pop orchestral rock’n roll. Le musicien parsème ses chansons de poésie et de lyrisme qui mis sur partition font le régal du BBC National Orchestra of Wales. Les métaphores en cascade sont offensives, l’instrumentation riche et le chant de Gruff Rhys primordial, vibrant. L’artiste prodigue une sorte de renaissance au genre pop symphonique, en ajoutant du sixties de Harry Nilsson et Lee Hazelwood, du jungle flower de Les Baxter saupoudré de formes savantes façon Nick Cave.

Gruff Rhys se fait connaître au sein de Super Furry Animals en 1996, signe depuis des albums en solo et trousse des mélodies pop psychédéliques et folk sans pareil. En 2005, l’album Yr Atal Genhedlaeth surgit comme un puits de pétrole pop avec des textes poétiques luxuriants, parfois en langue galloise, sur des airs alternatifs contemporains. Le troubadour psychédélique nourrit ses chansons de références littéraires, historiques, d’instruments divers, piano, orgue, trombone, cor, flûte, guitares, trompettes, banjo. Gruff empile des albums bijoux, Candylion, Hotel Shampoo avec son titre phare Christopher Columbus qui l’emmène en tournée sur le territoire américain. C’est là qu’il décide de suivre les traces de l’explorateur gallois John Evans qui écuma les rives du Missouri de 1792 à 1799, à la recherche d’une suspecte tribu d’Indiens gallois. L’élève dépassant le maître, Gruff Rhys revient sur l’île anglo-saxonne et enregistre le somptueux American Interior, blindé de plumes, de mustangs et de calumets consumés par tous les bouts, c’est certain.

Cette année 2018, notre révolté contre certaines puissances économiques revient avec un magnifique et symbolique Babelsberg. Sa musique, si belle et émouvante, forme à elle seule une jolie résistance et son tempérament réactionnaire en devient touchant. Dès l’introduction de Babelsberg, nom ô combien éloquent, Frontier Man et son orchestration symphonique donne envie de danser et de fredonner avec monsieur Rhys. La mélodie entraînante et guillerette zigzague sur des mots virulents chantés avec un croon à tomber.
Quand le tempo part au galop sur The Club, l’histoire tendue d’un artiste qui se produit sur scène et n’en sort que par l’allée sombre du club, pourchassé par des ‘wolves’ et des ‘sharks’ tend une toile dramatique. Le rythme accélère et devient haletant sur Oh Dear! qui se déguste salé, rempli d’aversion pour un personnage arrogant aux chaussettes hautaines, au profil calculateur peu sympathique. La césure entre la mélodie et le type de message tombe toujours à propos. Comme un leitmotiv, le sujet de la musique et des artistes revient sur le langoureux Limited Edition Heart plein d’images spirituelles, animales, et fleurissent les ‘alligators’ et ‘bison’ sur une pléiade de cordes, de flûtes et de guitares énervées. On frémit, en alerte, pour finir par se laisser aller à la caresse des harmonies délicates de Take That Call avant l’intrigant et magnifique Drones in the City. Les flûtes magiques, harpe et alto, se frôlent sur le chant de Gruff Rhys inquiétant et chaud qui fait un parallèle entre l’absurdité imbécile du drone et les abeilles, les roses, la pureté d’antan. La mélodie alternative monte crescendo, à l’image de l’époque qui file à la vitesse lumière, d’une société de consommation obnubilée et lobotomisée. Ce point de vue est superbement mis en musique sur Negative Vibes et ses arrangements de basse, de cuivres et de violons, plus poppeux les uns que les autres.

Same Old Song nous ramène à la musique via un air entêtant, ponctuant l’album d’un peu de légèreté avant les frissons magistraux que crée Architecture of Amnesia . Le son de la basse brode une ambiance pop sixties orchestrale avec brio et l’édification du morceau flanquée de chœurs combattants est réussie. Les instruments se mélangent les uns aux autres et fondent sur le thème grave et incisif formant une sorte de flingue pop harmonieux. Selfies in the Sunset, nourri de sens critique et de moquerie envers ceux qui sont ultra adeptes de réseaux sociaux, voire inadaptés, est le duo sucré et romantique que Gruff Rhys forme avec l’actrice Lily Cole, bouclant l’album avec élégance et humour. Gruff Rhys trône désormais au conseil des chefs de la pop avec au menu des disques tous excellents et un Babelsberg en plat de résistance.

Discographie :
Yr Atal Genhedlaeth (2005)
Candylion (2007)
Hotel Shampoo (2011)
American Interior (2014)
Babelsberg (2018)

www.gruffrhys.com

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