Grant-Lee Phillips – Widdershins

(Yep Roc Records)

Chroniqueur acéré de la société américaine, la voix de Grant Lee Buffalo poursuit sa route en solitaire.

Emblématique d’une époque, les années 90, où le mainstream se plaisait à courtiser les sphères alternatives dans la foulée des succès improbables de Nirvana ou R.E.M, Grant Lee Buffalo est resté dans les mémoires pour une poignée de disques entre folk et rock, incandescents et profondément habités. En seulement cinq ans d’existence, les auteurs de Fuzzy réussirent ainsi à bâtir un univers singulier, dont l’équilibre reposait avant tout sur la complémentarité entre un chanteur-leader charismatique, Grant-Lee Phillips, et l’architecte du son du groupe, le bassiste-producteur Paul Kimble. A tel point que Grant Lee Buffalo n’allait pas survivre longtemps à l’absence de ce dernier, démissionnaire avant la sortie de Jubilee en 1998. Pour Phillips, grande voix d’Amérique aux ascendances cherokee, la fin de GLB aura signifié le retour à une certaine confidentialité. Sa discrète carrière solo a pourtant connu de beaux développements, notamment lorsqu’il se livra à l’exercice souvent périlleux de l’album de reprises, s’offrant avec le bien nommé Nineteeneighties (2006) une promenade nostalgique à travers quelques classiques certifiés du post-punk et de la new-wave (The Cure, Echo & the Bunnymen ou The Psychedelic Furs).

Près de vingt ans après la séparation de Grant Lee Buffalo, ce Widdershins enregistré en quatre jours et en formation resserrée permet à l’artiste de retrouver un peu de l’urgence qui caractérisait les travaux de son trio de jeunesse (Unruly Mobs). En 1993, Grant-Lee Phillips écrivait pour son groupe d’alors des chansons poignantes, marquées par un contexte peu réjouissant (la guerre du Golfe, les émeutes raciales de Los Angeles). Un quart de siècle plus tard, on ne peut pas dire que les États-Unis et le monde en général se portent beaucoup mieux. La situation est donc plus que jamais inspirante pour des songwriters de son envergure, toujours prompts à s’emparer des sujets d’actualité. Mixé par Tucker Martine (Laura Veirs, The Decemberists…), ce neuvième album solo de très bonne tenue est inévitablement porteur de messages forts sur l’état de la société américaine (King of Catastrophes, Totally You Gunslinger). S’il trace désormais son chemin à l’écart des grands ballets médiatiques, cet ancien protégé de Michael Stipe, héritier direct de Bob Dylan et Bruce Springsteen, compte toujours parmi les plus talentueux conteurs folk-rock de l’Amérique moderne.

Discographie :

Ladies Love Oracle (2000)
Mobilize (2001)
Virginia Creeper (2004)
Nineteeneighties (2006)
Strangelet (2007)
Little Moon (2009)
Walking In The Green Corn (2012)
The Narrows (2016)
Widdershins (2018)

http://www.grantleephillips.com/

Crédit photo : DR