Garciaphone – Dreameater

(Microcultures)

Ayant fait le pari d’allier l’artisanat à l’excellence, le label clermontois Kütu Folk a permis l’émergence de nombreux talents aussi atypiques qu’indispensables dans le paysage musical indépendant de ce début de siècle.

Privilégiant une certaine idée du concept de retour aux sources, c’est vers un folk respectueux de glorieux ainés, Neil Young et Nick Drake en tête, et d’illustres artistes plus récents comme Sparklehorse, que St. Augustine, Evening Hymns et autres Hospital Ships ont pu laisser leurs inspirations les plus profondes s’exprimer. Ainsi est née une série d’œuvres identifiables à la première écoute et au premier regard grâce à ces fameuses pochettes cousues main.

Parmi cette constellation d’artistes labélisés Kütu, une étoile certes plus discrète mais tout aussi brillante a émis ses premières scintillations, il y a sept ans déjà. Olivier Perez, sous l’appellation de Garciaphone, y a tout naturellement trouvé l’écrin parfait pour y déposer une première orfèvrerie sous la forme d’un EP, Divisadora. Une pierre (forcément précieuse) fondatrice d’incommensurables espoirs placés en lui pour tout admirateur d’une pop-folk gracieuse et élégante. Espoirs plus que confirmés en 2013 à la sortie de son premier album sur le label bordelais Talitres, Constancia, aux velléités plus électriques et éclectiques. Si ce début de discographie laisse apparaitre comme principale influence l’œuvre du regretté Elliott Smith, aussi bien dans ses penchants électriques qu’acoustiques, il serait cependant réducteur de s’arrêter à ce simple constat. Dreameater, paru le 10 novembre dernier via Microcultures et Tiny Rooms Records, confirme non seulement cette tendance mais dépasse de surcroît nos plus folles espérances en matière de songwriting.

En effet, entouré de musiciens du cru auvergnat, Matthieu Lopez de Matt Low, le (très) talentueux Zacharie Boisseau de Zak Laughed et Clément Chevrier de The Delano Orchestra, Olivier Perez nous entraîne dans un dédale d’émotions où tout n’est question que d’authenticité et de sentiments à fleur de peau. Mais le tour de force de cet album profondément humaniste est d’être servi par des compositions d’une richesse insoupçonnée soutenues par une production au diapason donnant à l’ensemble une ambiance toute particulière, oscillant entre doutes et convictions, entre ombres et lumières. La genèse même de Dreameater explique à elle seule le pouvoir hypnotique de cette œuvre onirique : Olivier Perez ne rêvait plus, au sens propre du terme. Devant cette succession de nuits sans errances, il décida d’enregistrer un nouvel album, catharsis évidente à cette carence, les rêves étant pour lui une véritable source d’inspiration. Matérialiser l’immatériel, éveiller le rêve, voilà le défi qui s’offrait à lui, voilà le défi qu’il a relevé avec talent.

Si l’introductif Don’t Let It Die, pop song d’un classicisme renversant, ressuscite derechef la flamme d’Elliott Smith, le natif du Nebraska n’est pour autant pas la seule âme à errer autour des dix morceaux composant ce troublant songe d’une nuit «  des taies ». Alors que l’esprit de Mark Linkous semble planer au dessus de Oh Sleepless World, ritournelle inquiétante que n’aurait pas reniée la tête pensante de Sparklehorse, les subtiles mélodies organiques d’Hermeit lorgnent quant à elles du côté de Grandaddy. On semble croiser Sufjan Stevens en plein cœur de l’acoustique A Hole In The Universe quand I’ll Be A Riddle et sa fragilité presque palpable nous remémore les compositions d’House Of Wolves dont Garciaphone pourrait être le pendant européen tout désigné. Le parallèle entre les deux formations n’en est que plus troublante. Même si les successeurs idéals et légitimes d’Elliott Smith ont leur sensibilité propre, c’est bien le souvenir du génie américain disparu dans de tragiques circonstances il y a quinze ans maintenant qui marque de son empreinte Dreameater au travers d’une trilogie centrale en tout point renversante : l’entrainant Mourning Of The Day et ses subtiles harmonies vocales, tout d’abord ; Deadstar, morceau semblant tout droit sorti de XO, ensuite. La maitrise est totale et remarquable. Mais c’était sans compter sur Every Song Of Sorrow is New, magistrale composition avec ses deux mouvements distincts, véritable point d’orgue de ce rêve éveillé que l’on souhaiterait pouvoir prolonger à l’infini.

Les talents de compositeur d’Olivier Perez alliés à sa voix fragile et chaleureuse ne pouvaient espérer plus élégante interprétation que celle proposée par ses compagnons de route tant Dreameater respire la délicatesse et la subtilité. Ici, il est véritablement question de plume : au travers de la qualité des textes jalonnant ce disque tout d’abord, au regard de la légèreté des arrangements et de la production ensuite (Dusk et son ambiance crépusculaire en sont très certainement la plus parfaite illustration). Plume, enfin, au sens argotique du terme, vers lequel nous poussons Olivier Perez espérant qu’il trouve son inspiration au plus profond de ses rêves afin qu’il puisse partager avec nous ses aspirations musicales, rêveries d’un promeneur solitaire qui recèlent tant de trésors cachés.

 

Discographie :

Constancia (2013)
Dreameater (2017)

http://www.garciaphone.com/

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