Fontaines D.C. – Dogrel

(Partisan Records)

″Lettrés, ambitieux, et de Dublin″. En sachant que la première lettre de chacun de ces trois mots peuvent en former un autre, on assemble le tout, et comme par magie on obtient : « Lads ». Voilà comment le charismatique Grian Chatten présentait alors ses Fontaines D.C. Nous étions encore en 2018, les interviews commençaient à se multiplier à une vitesse grand V dans la presse outre-manche, et les Fontaines D.C. (pour Dublin City) n’allaient pas tarder à affoler les compteurs en dehors de leurs terres irlandaises.

Cette relation de causes à effets, on la doit à cette petite poignée de singles percutants et particulièrement addictifs (au point d’avoir tous été étiquetés « single of the week » chez Rough Trade) qui allaient bientôt empiler les vues sur YouTube. Et s’attirer les commentaires les plus dithyrambiques. Morceaux choisis :  ″Most exciting band I’ve seen in years ″, ou encore  ″Obsessed with this. These lads give me hope for the future of rock music ″. Rien que ça. Tout le monde s’amuse aussi au jeu des comparaisons. On parle beaucoup de The Fall, de The Undertones, des Ramones. Tandis que d’autres se risquent à évoquer The Clash, Oasis ou encore un mix entre The Fall (encore) et Whipping Boy, un autre groupe irlandais des 90’s. Après tout, le post-punk mélodique et romantique des Fontaines D.C. doit bien se situer quelque part par là.

(Photo : Daniel Topete)

Toujours est-il qu’avant même l’annonce d’un premier album, le monde semblait d’ores et déjà prêt à tomber dans les bras de ces cinq irlandais à bretelles, pour la plupart habillés en trois-quarts. Comme un rappel aux origines irlandaises des Gangs of New-York, mais en configuration punk, avec les pantalons retroussés jusqu’aux chevilles. De mémoire, il faut remonter à 2006, et la sortie du Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not des Arctic Monkeys, pour ressentir une telle attente autour de la sortie d’un premier disque « rock ». L’enthousiasme est rare et total. L’Irlande a trouvé ses nouveaux (working class ?) héros, au romantisme puisé chez William Yeats, James Joyce, T.S Eliot, la Beat Generation et dans les textes de Shane MacGowan (The Pogues). De son côté, Paul McLoone – l’Undertones converti en présentateur radio sur Today FM – y va aussi de son adoubement puisque la bio insérée dans le dossier de presse de Dogrel a été rédigée par ses soins.

Dogrel est à l’image de la vidéo illustrant le titre Hurricane Laughter. On y voit un groupe sûr de lui, occupant – jusqu’à la baignoire – toutes les pièces d’une vaste maison bourgeoise de Dublin. Ils n’ont pas l’intention de s’en aller, et c’est comme s’ils semblaient vouloir dire :  ″si vous voulez la récupérer, à vous de venir nous chercher″. Les Fontaines D.C. sont un peu les portes-paroles d’une motion de défiance face à la perte d’identité progressive de la capitale irlandaise. Celle-ci, comme beaucoup d’autres, est en proie au phénomène de gentrification (embourgeoisement, en français). À coup de spéculation immobilière, les classes populaires – essence même de la ville – n’ont plus les moyens de rester en ville. Elles sont contraintes de partir, pour laisser la place à une population certes aisée, mais totalement désincarnée. On tient là le fil conducteur de Dogrel, celui qui pousse les gamins irlandais à vouloir devenir ″big ″, tellement leur enfance aura été ″small ″ dans cette ″pregnant city with a catholic mind ″  (″My childhood was small, but I’m gonna be big ″).

(Photo : Molly Keane Photography)

Cet esprit de revanche sur la vie, le ressenti de cette violence économique et du mépris de classe, Grian Chatten l’incarne avec ses mots et son accent tiré au cordeau. Ainsi,  ″Money ″, devient ″Moony ″, les ″R″ s’enroulent, et Dublin est rebaptisée ″Dobelin ″ (notamment sur le définitivement The Pogues Dublin City Sky). Comme Lou Reed avec New York, Ray Davies avec Londres, ou Morrissey avec Manchester, Fontaines D.C. s’approprie totalement le spectre dublinois. Ça passe par les soirées dans les Pubs de la ville (Liberty Belle), ses docks, l’ombre de ses usines (Sha Sha Sha) et aussi par une galerie de portraits : du chauffeur de taxi qui ne fume que des Carrols, histoire de mettre au défi l’Angleterre (″He spits out Brits out, he only smokes Carrols″ dans Boys In The Better Land), jusqu’au ″cool cool kid of the curbstone scene ″ qu’était autrefois Roy (Roy’s Tune). Le tableau n’est pas forcément reluisant, mais il se veut authentique, brut, et surtout plein d’amour : ″Dublin in the rain is mine ″ (Big). Et quelque part, cette ″romance d’une ville en train de mourir ″  dixit Grian Chatten, se révèle aussi ultra-touchante.

S’il était destiné à marquer les esprits, le premier long format des Fontaines D.C. remplit sa noble mission. Et nul besoin d’être Irlandais, ou un Dubliner pour se laisser emporter par l’engagement déployé sur Dogrel. Notamment parce qu’on y retrouve tous les singles (hormis Winter In The Sun et Rocket To Russia) qui ont contribué à la naissance du phénomène. Boys In The Better Land, Chequeless Reckless, Liberty Belle et surtout Hurricane Laughter – retravaillés pour les besoins de l’album – ont gagné en urgence et se distinguent toujours autant par leur efficacité, et leur verve : ″If you are a Rock Star, Porn Star, Superstar, doesn’t matter what you are, get yourself a good car, and get outta here ″  (Boys In The Better Land),  ″Money is the sandpit of the soul ″  (Chequeless Reckless). Tandis que Big – ce clip ! – et Too Real font aussi figure d’uppercuts bien portés, Fontaines D.C. sait aussi ralentir la cadence. Dans ce registre, on peut classer Television Screen, The Lotts (deux titres peut-être un cran en-dessous du reste), mais surtout Roy’s Tune et Dublin City Sky que l’on imagine déjà chantés à pleins poumons d’ici quelques semaines, lors des concerts qui suivront la sortie de ce premier album qui ne déçoit en rien les attentes.

 

 

Tracklisting
1. Big
2. Sha Sha Sha
3. Too Real
4. Television Screen
5. Hurricane Laughter
6. Roy’s Tune
7. The Lotts
8. Chequeless Reckless
9. Liberty Belle
10. Boys In The Better Land
11. Dublin City Sky

Discographie
Dogrel (2019)

Fontaines D.C.

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