Escape-ism : « Mon nouvel album est révolutionnaire » – Interview

Dix mois après Introduction, Ian Svenonius dévoile The Lost Record, deuxième et brillant volet de ses aventures solo sous le nom d’Escape-ism. Auteur d’un nouveau concept, il présente ce nouveau disque comme étant révolutionnaire. C’est le premier album ou plutôt que l’artiste, c’est le support (le cd ou le vinyle) qui s’adresse à l’auditeur. Vous avez dû mal à suivre ? Maître Svenonius vous explique pourquoi Escape-ism est groupe unique. Il en profite pour nous donner son avis sur l’état actuel du rock’n roll et du hip hop et nous dire pourquoi il faut détruire le système de l’intérieur pour revenir à l’âge sombre.

Ta première passion musicale était les Beatles. Quel est ton rapport au groupe aujourd’hui ?

J’aime les Beatles plus que tout. Ils ne sont plus à la mode. J’ai attendu ce moment depuis si longtemps. Nous sommes entrés dans une ère où les harmonies et les mélodies mettent les gens mal à l’aise. Les chansons des Beatles nécessitent un engagement. C’est comme partager la vie de quelqu’un d’autre. La nouvelle génération ne comprend pas ce groupe. Ils veulent de la musique produite pour eux seuls, pas pour quelque chose d’universel. Ils adorent le rap pour son manque d’harmonies. C’est décevant.

Après toutes ces années passées à jouer avec des groupes (Nation of Ulysses, Weird War, Cupid Car Club, Chain and The Gang, The Make-Up, Publicist, XYZ), le minimalisme d’Escape-ism était-il quelque chose de voulu ?

Absolument. Il n’y a pas vraiment de recherche d’idées. Tout est réduit au strict minimum, pour atteindre la pureté. C’est mon unique intérêt. Le projet a commencé comme un collage. Un beat attractif, puis un peu de guitare et le tour était joué. C’est une sorte de mantra.

En ce sens as-tu cherché à aller aux racines minimalistes du rock’n roll ?

Les premiers titres de rock étaient primitifs. Le style a été perverti par la suite. On y a ajouté trop d’ornements. Personne n’est allé aussi loin que moi dans le minimalisme. Escape-ism est extrême et radical en ce sens.

On retrouve pourtant ce minimalisme dans le hip hop, style que tu sembles ne pas particulièrement apprécier. Pourtant bon nombre de production hip hop vont aussi à l’essentiel.

C’est un vaste sujet. Il me faudrait des heures pour en parler. Par le passé il y avait de la narration dans le hip hop. Dans sa version moderne, j’ai l’impression d’entendre plusieurs discussions simultanées. Les artistes semblent se cacher derrière un volume sonore pour palier à l’absence de message. La communication directe me manque. C’est un phénomène que l’on retrouve dans la religion. Il y a trop d’interprétations possibles, trop de rituels. Pourtant les croyants n’ont qu’une envie : s’adresser directement à dieu. Avec Escape-ism le public est en conversation instantanée avec le beat. Le beat est notre religion.

L’album que tu as sorti sous le nom de David Candy en 2001 était un disque solo. Pourtant on présente Escape-ism comme ton premier projet en solitaire. Pourrais-tu nous dire pourquoi ?

C’était différent. Avec David Candy, je jouais le rôle d’un personnage. Il y avait beaucoup de spoken words. Le producteur de l’album était pas mal intervenu. Des musiciens m’accompagnaient. Pour cette raison, je considère Escape-ism comme mon premier projet solo.

The Lost Record devait également être un album de spoken words. Pourrais-tu nous dire pourquoi tu as changé d’idée en cours de route ?

Le rock’n roll est un trou noir. Il a une force magnétique. Peu importe ce que tu tentes de faire, il va t’aspirer. Si tu essaies d’ajouter des éléments extérieurs, le rock’n roll a un tel attrait que le tri se fait naturellement. J’ai laissé tomber le spoken word car l’album sonnait plus percutant centré autour du rythme. Malgré cette idée de départ, avant même que je le réalise, j’étais en train de produire du Little Richard.

Quelle est la recette d’un morceau réussi d’Escape-ism. A quel stade sais-tu qu’il est temps de s’arrêter pour ne pas apporter de superflu ?

Je commence par un beat, puis j’ajoute du non-sens et de la vérité. Surtout de la vérité. C’est le plus important.

En tant que fan de musique quel est ton point de vue sur ces labels spécialisés dans la réédition de disques rares, voire de « lost records » ?

Les “lost records” sont souvent regardés comme des Saints Graals par les collectionneurs. A l’époque de leur sortie, ils sont passés inaperçus. Peut-être parce que la maison de disques n’a pas fait un bon boulot. On dit souvent que ce type de disque était trop en avance sur son temps. 20 ans plus tard, on tente de les faire sortir du cercle d’initiés auquel ils étaient confinés. On cherche à faire sortir un disque de l’obscurité en le mettant entre les mains d’une nouvelle génération. Les labels tentent de faire croire aux gens qu’ils vont éprouver le plaisir ultime.

Avec les nouveaux modes de communication, il est plus facile de faire passer ce genre de message.

La façon dont les gens comprennent la musique a changé. Par le passé, il fallait commencer par écouter Elvis ou les Beatles. Tu réalisais que les Beatles avaient effectué une reprise de Larry Williams. Intrigué, tu tentais de trouver un de ses disques. Il y avait tout une chaîne qui demandait du temps. Avec internet, les gens s’en foutent des gros artistes. Ils n’ont pas besoin de les écouter. On a un accès direct aux artistes les plus obscurs. En ce sens, le modèle d’autorité de groupes influents est détruit. Tu n’as qu’à parler des Rolling Stones à des gamins, tu comprendras. J’achète énormément de disques. La majorité sont underground. Je n’ai pas spécialement besoin de ces labels spécialisés en rééditions.

Dans cette tendance, actuelle, cela t’affecte-t-il de savoir qu’une partie du public va écouter ton nouvel album pendant un mois puis passer à autre chose ?

Oui, mais je me suis fait à cette idée. Il n’y a plus de lien avec les disques. On n’en achète plus. Le temps où l’on allait chez le disquaire, où l’on décortiquait les pochettes est révolu. Il n’y a plus de lien entre l’art, l’objet et l’auditeur. Seuls les disques qui arrivent à séduire rapidement ont une chance d’être écoutés sur la longueur. Nous vivons une ère nouvelle, comme celle qu’avaient vécus les gens avec l’arrivée du rock’n roll.

The Lost Record est donc unique en son genre. Il n’a même pas eu le temps de sortir qu’il est déjà confidentiel.

C’est un disque avec une narration particulière. Contrairement à un album classique, ce n’est pas moi qui parle, mais le disque en tant qu’objet. Il déplore son statut de disque oublié. C’est un être perdu et solitaire qui s’adresse à ses semblables pour établir une connexion. Il est en recherche de l’affection du consommateur de musique. C’est un concept unique qui s’adresse explicitement au côté fétichiste d’une relation d’amour entre les objets et les humains. C’est révolutionnaire.

Rester dans la marge en travaillant sans compromis est-il quelque chose qui te satisfait depuis le début de ta carrière ?

Quand tu es convaincu de la qualité de ton travail, tu te demandes parfois pourquoi tu n’es pas plus célèbre. Et puis je découvre des artistes dont personne n’entendra jamais parler et je relativise. Ils sont souvent bien meilleurs que moi et resteront anonymes. Dans ces moments, je pense qu’il n’y a pas de justice, juste une vision pervertie de la réalité. C’est la raison pour laquelle, au Moyen Age, on parlait beaucoup de la mort. Il y avait des squelettes partout. C’était pour donner une perspective au peuple.

Le minimalisme de ton projet Escape-ism donne plus de force à tes chansons car il va à l’essentiel. Était-ce un challenge pour toi au départ ? Est-ce compliqué pour toi de produire des titres efficaces de la sorte ?

Ce n’est pas évident. Nous sommes tellement habitués à subir la chute du rock’n roll qu’il est difficile de ne pas produire une musique introvertie. Il est aisé de se perdre dans de la poésie, de trop laisser parler ses instruments. Pour ne pas m’égarer, je garde souvent en tête un style que j’adore : le vieux gospel. Une musique simple, qui demandait du courage, et qui véhiculait systématiquement un message.

Le titre Rome Wasn’t Burnt in a Day se retrouve pour la troisième fois sur un de tes albums. Pourrais-tu nous expliquer pourquoi ?

C’est un thème que je souhaite enregistrer sur chaque album. Je considère Rome Wasn’t Burnt in a Day comme la chanson ultime d’Escape-ism. Je veux que ce groupe soit le premier à recycler sa musique. Les gens sont obsédés par le recyclage de vieux objets. Aujourd’hui, les ordures sont traitées différemment. J’y emprunte un vieil hymnes garage, I Wanna Be Your Dog des Stooges et je le recycle en Rome wasn’t Burnt in a Day. Je ne le fais pas à base de samples comme les groupes de rap. Je recycle mais avec un message : continuez à briser les institutions. Vous pensez sûrement qu’il n’y a plus d’espoir, mais c’est faux. Continuez à vous battre. Il faut détruire la civilisation et l’impérialisme, Rome en l’occurrence, pour le ramener à “l’âge sombre”. Je ne propose pas une sortie positive, mais une démolition de totale du monde tel que nous le connaissons.

Pourrais-tu nous parler de ton autre projet actuel, XYZ ?

C’est un groupe glam bubble-gum que j’ai monté avec un Français, Didier Balducci. Il est aussi membre des Dum Dum Boys. C’est lors d’une tournée commune avec The Make-Up que nous avions décidé de composer ensemble. C’était il y a de longues années. Nous voulons garder les choses spontanées. Le disque à peine terminé, nous donnions déjà des concerts.

Tu te produis souvent en Europe. Considères-tu le public plus réceptif à ton travail ici qu’aux États-Unis ?

Clairement. Ironiquement le rock’n roll est plus vivant en Europe. Les Américains sont soit vieux jeu ou obsédés par la hype. Ce pays est culturellement devenu comme l’Angleterre des années 80. Internet était vendu comme un symbole de la démocratie. Pour les Américains, ça s’est transformé en une dictature fasciste qui empêche de réfléchir. Les gens ne vont plus qu’en festival. C’est anti-démocratique car on t’impose de regarder des groupes, sans réel engagement émotionnel. On retrouve les mêmes artistes partout. Un club doit avoir une approche autre. Il doit proposer un groupe différent tous les soirs. Malheureusement, ils ferment les uns après les autres.

Prends-tu du plaisir à tourner en solo avec Escape-ism ?

C’est fun mais difficile physiquement. Je dois porter tout mon matériel d’une ville à l’autre. C’est sympa au début, mais je suis vite éreinté par la logistique. J’ai le souvenir d’une date en Belgique où je n’avais que deux heures pour dormir avant de prendre un train. Et plus de batterie sur mon portable pour me réveiller. Tu n’as pas idée de l’état de fatigue dans lequel j’étais. Je ne sais pas si tu devrais publier cette histoire, ça tue un peu le mythe (rire).

Crédit photos : Alexandra Cabral

Discographie :

Introduction (2017)
The Lost Record (2018)

https://escape-ism.bandcamp.com/

Merci à Marion Seury