Denner, de la cold wave au classique – Interview

Rares sont les groupes à avoir eu le courage de confronter leurs compositions à l’académisme du classique : Denner en fait partie. Après deux albums de cold wave sortis en 2010 et 2017, la formation bretonne s’est vu proposer par Eric Voegelin, compositeur et passionné de musique contemporaine, l’enregistrement d’une adaptation classique de certains de ses morceaux. Le résultat de cette idée ambitieuse a donné lieu à la sortie de New York Trebeurden Minsk, album ovni, aussi original que passionnant. Denner donnait fin février un concert à Rennes, en formation rock cette fois, et avec un line up légèrement renouvelé, au fameux Bistro de la Cité, lieu de perdition bien connu de la scène locale. L’occasion était trop belle pour ne pas revenir sur cette épopée à Minsk, où le groupe a enregistré cet album avec l’ensemble Minskaya, et évoquer, par la même occasion le parcours particulier de son leader Gilles le Guen, DJ à ses heures perdues, et encyclopédie vivante de la scène rennaise.

A l’origine….

Gilles le Guen : J’ai commencé à écouter de la musique de façon compulsive à la fin des années 70. A l’époque, j’étais dans le Trégor à Guingamp et on captait la BBC. C’est comme cela que tout a commencé, que j’ai découvert toute la scène cold wave. Après c’est Bernard Lenoir qui a ouvert les portes. Je n’étais pas punk. Le punk, chez nous, était plutôt réservé aux enfants de bourgeois qui pouvaient se payer les imports britanniques et aller voir ce qui se passait à Londres. Mes cousins qui étaient à Rennes ont attiré mon attention sur la scène locale et spécialement Marquis de Sade qui était à ce moment en pleine ascension, ils m’enregistraient des cassettes que j’écoutais religieusement en dépouillant le tracklisting.

Un peu plus tard, en 83, je tombe sur le premier Marc Seberg, une vraie révélation, un truc viscéral ; La cold wave n’est pas, pour moi, une musique triste. Cette musique a juste à voir avec un vague à l’âme européen, un fort côté arty, teinté d’une légère spiritualité, chose qui a été présente dans mon éducation. Tous ces groupes ma parlaient….

A cette époque j’ai commencé à venir tout le temps à Rennes. Je débarque pour la première fois aux Transmusicales en 83. A l’époque, je faisais une émission de radio et je correspondais pour un fanzine dans lequel travaillaient aussi Yves Couprie et Richard Bellia, qui deviendra le photographe que l’on sait…. C’est là que je commence ma vie d’activiste. J’ai fait les trans, chaque année jusqu’en 97, à l’exception de l’année où j’étais à l’armée.

New York….

Je pars en 98 à New York et j’arrive sans un sou. Il a fallu que je me débouille assez vite. Je commence à travailler dans les bars et restaurants comme DJ où je passe une electronica lounge jazzy. Rapidement j’ai créé ma propre soirée dans laquelle je passais du post punk, de la cold wave. C’était assez différent de ce qu’on entendait dans les clubs et les bars de là-bas à l’époque. Je me suis fait une petite réputation assez vite. J’ai alors multiplié les soirées à Manhattan et dans le Williamsburg hipster naissant, près du Lux. Carlos de Interpol, les mecs de The Rapture, de !!!, Nada Surf, TVOR, le label Weird, Veronica Vassica venaient à mes soirées. J’étais le petit frenchie qui passait du post punk ! J’ai aussi ouvert pour Tuxedomoon, Gang of Four.

Je reste 7 ans et finis par me faire expulser. Cet épisode new yorkais m’a beaucoup aidé par la suite, m’a ouvert des portes. C’est par New York que je me suis retrouvé à mixer pour agnès b à Paris par la suite.

Quand je suis revenu à Rennes, j’ai mixé au Dejazey pendant sept ans, puis j’ai été programmé deux fois aux Transmusicales.

Denner

Naissance de Denner…

Avant Denner, dès 83, je monte un premier groupe avec Pierre Gildas Perot à Mauron, un truc pas terrible. On a fait un seul concert catastrophique, on reprenait Joy Division et Marquis de Sade. Reste que ce type a monté après William Pears, qui a eu sa petite réputation. C’est un très bon guitariste. Plus tard j’ai monté Transpolis à Guingamp.

Denner est né à New York. Un jour je rencontre là-bas un groupe Off the Beetwen et surtout Adam Humphreys qui jouait de la guitare dans cette formation, et qui devient tout de suite un pote. Adam m’a demandé plusieurs fois si je voulais intégrer le groupe comme clavier, mais je n’étais pas instrumentiste. Je n’osais pas lui dire que j’avais déjà chanté dans plusieurs formations. Je finis par lui dire qu’on pourrait monter un truc à côté. Il a accepté. Denner était né.

On commence à faire des maquettes, à distance la plupart du temps, puisque pour ma part, j’étais rentré à Trébeurden après mon épisode new yorkais. Adam finit par venir en Europe et on enregistre à Bruxelles avec Gabriel Séverin. C’est comme cela que ça commence, on enregistre et on sort Nouvelle Bretagne. Bon retour. Je me rends compte que c’est possible d’enregistrer avec un budget réduit.

 

Par la suite, j’ai voulu faire exister le groupe en live et il a fallu trouver des musiciens : je rencontre alors Yann Even, guitariste, avec qui je commence à travailler et répéter. Yann en dix jours me sort Refuelled et Inner voices. Philippe Kervella nous a rejoint à la batterie, c’est un fan de Pete de Freitas ( batteur de Echo and the Bunnymen), avec qui j’ai immédiatement accroché, et David Cadoret à la basse. Répétition et premier concert à Rennes en octobre 2015. Puis Paris pour Agnès b. En Juillet 2016, on commence à enregistrer le deuxième album. Aujourd’hui, le line-up et le son ont évolué avec un claviériste, François Houplain, et Marc Corlett de The Craftmen Club qui nous a rejoint à la basse.

Les amis….

Mon rattachement à Rennes m’a fait rencontrer plusieurs figures locales. J’ai invité Philippe Pascal que j’avais croisé à plusieurs reprises, à chanter sur le deuxième album. Il a accepté avec plaisir. Tout comme Frank Darcel avec qui j’avais travaillé sur les livres Rok.

J’ai aussi rencontré Tina Weymouth et Chris Frantz, la section rythmique des Talking Heads, toujours dans le cadre de la rédaction des ouvrages sur l’histoire du rock en Bretagne. Ils ont une maison dans le Trégor. Ils ont aussi très gentiment accepté de venir jouer sur l’album. Tina est l’arrière petite-fille de Anatole Le Braz. Elle est très attachée à la Bretagne. On a passé du bon temps ensemble. Ils sont adorables. Ils ont fréquenté David Bowie, Andy Warhol, Lou Reed, travaillé avec Brian Eno,  étaient très amis avec les Ramones, mais ils restent d’une simplicité extraordinaire. On mange des ormeaux et on boit des verres ensemble quand je les vois, plus qu’on ne parle de musique en réalité. Ils ont une méfiance naturelle envers les gens qui veulent utiliser leurs noms mais ils nous ont fait confiance.

Minsk…

Je connaissais Eric Voegelin depuis longtemps 1989. Quand je suis revenu de New York, je l’ai à nouveau croisé. Il m’a alors proposé de faire une version classique des titres de Denner. Je dois dire que ça m’a flatté, même si ça m’a beaucoup intimidé. J’écoute beaucoup de classique. Il est fan de Ravel, du début du siècle français et des compositeurs américains. Il a tout de suite vu la transcription possible avec la cold wave.

Eric me propose de faire le truc à Minsk, en Biélorussie où il avait l’habitude d’enregistrer. Les musiciens sont très bons et c’est le son qu’il cherchait, l’école Russe. Cerise sur le gâteau, l’enregistrement là-bas coûtait moins cher qu’en France. Enfin en théorie, parce qu’en réalité on a un peu explosé le budget…. Mais je faisais beaucoup confiance à Eric, j’ai tout remis entre ses mains. C’était son album. Le titre ? New York a fait naître Denner, Trébeurden l’a fait murir, et Minsk est le lieu de l’enregistrement. Le titre était trouvé.

Eric a travaillé sur les morceaux et je me souviens très bien de la première écoute chez lui à Lannion avant de partir, sur un logiciel musical d’ordinateur. J’étais renversé et je me suis dis : ça peut fonctionner. Les morceaux prenaient une force terrible. Nous sommes partis à Minsk enregistrer en juillet. J’étais accompagné de Jo Pinto Maïa. On a commencé à enregistrer en juillet. Trois jours de session. J’ai raté mon vol de retour après un fête démentielle à Minsk. Les voix et la guitare ont été enregistrées à Guingamp. J’ai eu des morceaux sur lesquels j’avais du mal à placer ma voix. Mais le résultat est là, nous étions heureux. On n’a malheureusement pas eu beaucoup de retour presse. Peut-être pas assez conventionnel et trop ambitieux…. Ma grande fierté, c’est qu’il n’y ait pas d’argent public dans le projet. Je suis assez fier de ça. J’ai mis de l’argent dans ce projet, un mécène a aussi contribué. L’album est sorti en mai 2018.

 

After Show Daho…

J’avais déjà fait l’after show de Daho pour des concerts à Rennes en 2008. J’ai fait le dernier sur demande de Jean Louis Brossard. J’ai reçu un appel de Etienne pour échanger sur la musique de cette soirée. C’était important pour lui et son équipe puisque c’était la dernière date de la tournée 2018. Il est très précis sur ce qu’il aime ou ne veut pas. Et c’est une qualité. Il m’a envoyé un fichier zip avec une centaine de titres. Je lui ai dit que ça ne posait aucun problème. Le fichier contenait des trucs que j’avais pour la plupart prévu de passer ! C’est un type très bien, une référence pour nous tous.

Propos recueillis par Christophe DAVID

Discographie :
Nouvelle Bretagne (2010)
Drifting Canticles (2018)
New York Treberden Minsk (2018)

https://denner.bandcamp.com/

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