Coronados – Un Lustre

(Musidisc / réédition Mono-Tone Records)

« Trésor caché », « classique pour initiés », « album culte »… les qualificatifs sont nombreux et parfois assez simplistes pour qualifier des disques formidables qui n’ont pas – en termes de vente – dépassé le succès d’estime et sont, de fait, restés en marge du grand public. Il y a souvent un paradoxe lié à cet état de fait : les connaisseurs du disque en question pestent sur son manque de reconnaissance, mais sont en même temps heureux qu’il reste « leur » disque, uniquement réservé aux initiés. Pour vivre heureux, vivons cachés, n’est-ce-pas.

Un lustre est néanmoins un cas tout à fait particulier. Un album formidable réalisé par un groupe qui a toujours préféré l’ombre à la lumière, le mystère à la transparence, et ce jusqu’à ce jour. Dans un milieu artistique où la recherche de l’exposition médiatique est quasi-systématique, voir un gang de 4 mecs – 3 au moment de l’enregistrement du présent album – tout habillés de noir, débarquer sur scène façon section armée et livrer des sets incendiaires, menés à un rythme incroyable et repartir dans la nuit, sans autre trace que les décibels qui flottent dans l’air. C’était une expérience intense et unique.

Des musiciens qui avaient le sens de l’Histoire : capables, au milieu de la scène française du début des années 80 qui ressassait ses Nuggets, de balancer des reprises aussi déchirées qu’indispensables de Captain Beefheart, Alex Chilton ou encore Kevin Ayers. Oui, les Coronados étaient vraiment différents. Sans doute les meilleurs de leur époque, car les plus libres, les plus punks en un sens. Plus audacieux que les Dogs (car ils prenaient le risque du chant en français) et plus sauvages que Bijou, deux groupes qui mettaient pourtant la barre très haut.

Coronados (DR)

Un Lustre est un disque qui reçut en son temps des critiques dithyrambiques, mais ne trouva pas son public. Cet album, comme tout ce qu’enregistra le groupe entre 1981 et 1989 (2 albums, 2 EP et un 45 tours, plus une poignée d’inédits et autres live disséminés sur des compilations), resta comme un sésame des années durant. Le trouver dans la discothèque d’une autre personne était une indication claire de crédibilité musicale. Plusieurs lustres passèrent avant que l’excellent label Mono-Tone fit le nécessaire pour ressortir des limbes l’un des disques français les plus aboutis des années 80 et, si possible, réparer une injustice criante.

Un disque qui débute dans un accord de piano réverbéré… cet écho qui va porter tout l’album, lui donner sa tonalité spectorienne. Au-delà de cette référence évidente, l’écho, la réverbération à tous les étages n’est pas sans évoquer les premiers disques de rock français des Vautours, Champions et autres Pirates. Oui, c’est un disque d’obsessions. Un disque de « collectionneurs maniaques ». Passer de N’importe quoi… (leur premier album) à Un Lustre revient, stylistiquement parlant, à passer de Teenage Head à Shake Some Action. Un véritable décollage vertical.

Un disque d’esthètes. En français. Aussi arrangé et sophistiqué que les concerts des Coronados étaient soniques et sauvages. Car, selon la formule de leur vieil ami Patrick Eudeline, « symphonisme et destroy ne sont que les deux pans d’un même idéal ». Le chant de Bernard Lepesant, s’il sait encore se déchirer quand il le faut (la formidable reprise I Live the Life I Love de Willie Dixon (dans la version d’Esquerita), est aussi plus contrôlé, plus apaisé qu’à l’accoutumée. Et les morceaux pop, terriblement pop (les sublimes Inutile de Dire et Collectionneur Maniaque) émergent tels des phares dans la brume parisienne. Une pop aux arrangements audacieux (cloches, clavecins, orgues…) aux constructions harmoniques osées (les fabuleuses lignes de basse d’Yves Calvez s’entrecroisent avec les sons de Rickenbackers déchirés de Bernard Lepesant). Le semi-instrumental Belle Journée, gorgé d’écho, de petits cris et de chœurs lascifs, n’est pas sans rappeler les morceaux que Brian Wilson enregistrait au milieu des années 60 pour saturer de sons la bande magnétique. Comme un héritage des sixties enchanteresses, mais passé à la moulinette du punk et de la modernité.

Réminiscence de leur premier album, tel un écho à la « dent de ma chienne », le rock’n’roll débridé est bien présent sur Chienne de retour, brûlot punk visiblement enregistré live en studio, où Dilip Magnifique bat le rythme pied au plancher, tandis qu’Yves Calvez fait gronder sa basse Rickenbacker,et que Bernard Lepesant hurle « assez ! », entre deux halètements. Aller jusqu’au bout de soi-même, terminer à bout de souffle, et fermer le ban, sans se retourner. Une certaine définition du rock’n’roll.

Pas de raison de se plaindre termine l’album pied au plancher. Le rythme est tendu, la guitare est acérée, menaçante et la basse fait des rosaces mélodiques sur le refrain… Tout à fait irrésistible. Vous les avez manqués il y a 30 ans, ne ratez pas cette occasion de rattraper votre retard. Ladies and Gentlemen, les Coronados. Faux branleurs et vrais incendiaires. Imprévisibles, mystérieux et libres. « Le rock, c’est ça », selon la formule taylorienne.


Tracklist
1- Un lustre
2- Comment croire à de la méchanceté ?
3- I Live the Life I Love
4- Encore
5- Inutile de Dire
6- Belle journée
7- Collectionneur maniaque
8- Chienne de retour
9- Pas de raison de se plaindre

Discographie
N’importe quoi (1984)
Un lustre (1989)

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