Black Country, New Road : « Nous sommes comme une équipe de football » – Interview

Il y a tout d’abord eu ce nom intrigant qui commençait à circuler dans quelques réseaux bien informés : Black Country, New Road. Pourquoi un groupe de la ville huppée de Cambridge empruntait-il le nom d’une région minière, berceau de la révolution industrielle ? Puis nous avons entendu Athen’s France, leur premier single. Soudain, tout est devenu limpide. La noirceur de ce morceau fascinant et innovant en disait long. Black Country, New Road n’était pas un groupe comme les autres. Pour une fois, la hype était justifiée.
Si leur musique alterne calme et tempête, cela ne se fait pas comme chez Husker Dü, Nirvana et les Pixies. Car si l’on peut parler de pop pour décrire le son du groupe, c’est plutôt du côté du jazz qu’ils sont certainement allés piocher quelques idées. Leur premier album, For The First Time, se veut une représentation de la cohésion et de l’énergie déployée sur scène par le septuor électro-acoustique. Le pari est réussi malgré un format qui peut effrayer les fans de pop classique. Sur les six titres, seulement deux font moins de six minutes. Pourtant à aucun moment le groupe ne nous perd dans ses chansons construites comme des films. Fanfare est allé à la rencontre de Lewis Evans et Luke Mark pour échanger sur la genèse du groupe, mais aussi sur leur première expérience en studio et leur appartenance à une scène londonienne qui ne s’était pas autant démarquée par son originalité depuis un bon moment. On apprendra au passage qu’ils ont peur d’avoir transmis le coronavirus à Kim Gordon et Ed O’Brien.

Pourriez-vous revenir sur les débuts du groupe ?

Lewis : Nous sommes issus de Cambridge et amis depuis l’école, en dehors de Georgia que j’ai rencontré à l’université. Nous jouons ensemble depuis des années, mais Black Country, New Road n’a commencé qu’en 2018. Rapidement, Luke nous a rejoints. Nous nous sommes aperçus qu’une personne supplémentaire pourrait apporter un plus au son du groupe. En gros c’est un parcours plutôt classique. Avant de jouer ensemble, certains membres du groupe ont joué dans des orchestres, ou en ce qui me concerne des formations de jazz. Rien de comparable à Black Country, New Road musicalement.

Luke : C’est mon premier groupe. Je suis monté pour la première fois sur scène avec eux.

Pourquoi une formation de sept musiciens ?

Luke : C’est quelque chose qui n’était ni planifié, ni réfléchi. A tel point que nous allons bientôt entrer en studio pour travailler sur le deuxième album et nous pensons demander à d’autres collaborateurs de participer. Il y a d’autres instruments que nous aimerions inclure mais personne au sein du groupe ne les maîtrise. Être sept est avant tout une nécessité.

Lewis : A aucun moment nous n’avons pensé que sept personnes étaient de trop.

 

Pourquoi avoir voulu intégrer des instruments acoustiques ?

Lewis : Trois d’entre nous jouaient des instruments rarement utilisés par des groupes de rock : le violon, le saxophone et le piano. C’est un pur hasard. Nous voulions juste faire de la musique entre amis et voir ce que ça donnait. Nous n’avons pas réfléchi en termes d’instruments. C’est un concours de circonstances.

Luke : Nous cherchons à élargir notre horizon. Charlie commence à apprendre le banjo, May l’accordéon et Lewis va jouer de la flûte.

Le fait d’être sept musiciens doit vous permettre de vous nourrir d’influences plus diverses que la majorité des autres groupes de votre génération. Quels sont les artistes qui mettent tout le monde d’accord au sein de Black Country, New Road ?

Lewis : Nos influences communes sont Kanye West, Weyes Blood, Phoebe Bridges, Caroline Polachek et Charlie XCX. J’aime tellement Caroline Polachek que je suis allé la voir en concert juste avant le confinement. C’était fabuleux. Sa voix était incroyable. Elle a annoncé deux jours après qu’elle avait le Coronavirus, ce qui était plutôt inquiétant.

Luke : Nos deux derniers concerts avant le confinement étaient avec Kim Gordon et Ed O’Brien. Nous avons passé beaucoup de temps avec eux, partagé des buffets où tout le monde se servait à la main. Tous les deux ont eu le Coronavirus dans les jours qui ont suivi. Je ne sais pas comment nous avons fait pour ne pas l’attraper. C’est peut-être de notre faute si tous ces gens sont tombés malades. Nous portions peut-être le virus. Tu imagines si Kim et Ed étaient morts à cause de nous ! Ils sont tellement adorables que je m’en serais voulu jusqu’à la fin de mes jours (rire).

Crédit Mathew Parri Thomas

Depuis quelques années, il y a une scène jazz foisonnante à Londres. En quelque sorte, vous voyez-vous comme un groupe qui en serait le versant pop ?

Lewis : Je suis plutôt d’accord. Il y a d’excellentes formations en ce moment. Leur musique est non seulement d’une grande qualité, mais extrêmement intéressante et accessible. Moses Boyd ou Ezra Collective font partie de ces jeunes artistes qui apportent une bouffée d’air frais musicalement. J’ai étudié le jazz pendant quatre ans, je sais de quoi je parle. Le milieu du jazz est tellement traditionnel. Cela fait du bien de le dépoussiérer un peu.  Mais nous évoluons en dehors de cette scène. De toute façon, nous ne leur arrivons pas à la cheville tellement ce sont de bons musiciens. Je serais terrifié à l’idée de collaborer avec eux.

Luke : Lewis arrête, tu es un musicien de jazz exceptionnel.

Lewis : Pas du tout. Pour revenir à ta question, oui il y a un équivalent pop à la scène jazz londonienne. Sans se ressembler, plusieurs groupes font de la pop qui s’affranchit des règles habituelles. C’est une période intéressante en termes de créativité.

On se demande à quel point les morceaux sont structurés ou improvisés. Pourriez-vous nous décrire votre processus de création ?

Luke : Que ce soit en concert ou en studio, tout est déjà bien structuré. Il arrive que l’on change quelques arrangements, mais rien de plus. Nous n’avons bénéficié que de six jours pour enregistrer nos chansons. Cela ne nous a pas laissé suffisamment de temps pour les faire évoluer.

Lewis : En concert, il nous arrive de prolonger certaines sections si nous le sentons bien. Nous laissons peu de place à l’improvisation. Pour l’instant il n’y a jamais eu de moments flamboyants en concert pendant lesquels le groupe se lance dans des expérimentations. Cela n’arrive que lorsque nous composons. Par contre, si on est mauvais pendant un concert, nous n’hésitons pas à le raccourcir (rire).


Comment s’est passée votre expérience en studio pour l’enregistrement de ce premier album ?

Luke : C’était une expérience stressante. Il nous fallait 1h30 de transport pour nous rendre au studio. Une fois sur place j’avais du mal à apprécier de jouer car j’étais préoccupé par le timing et la qualité de mon jeu. Par contre, une fois les morceaux enregistrés, j’étais fier du résultat. Ils sonnaient comme je le voulais initialement.

Lewis : Le retour du public pour savoir si un titre est bon ou non m’a manqué. J’étais conscient qu’à n’importe quel moment un morceau pouvait prendre une mauvaise tournure. A tel point que j’ai commencé à douter de mes capacités et de celles des autres membres du groupe. J’ai dû prendre du recul et arrêter de chercher la perfection. Mon anxiété m’a joué des tours. Nous ne nous sommes pas facilités la tâche. Chaque titre de l’album est extrêmement difficile à jouer. Nous avons insisté pour les enregistrer en live. Tout ce stress était lié à cette décision. Mais une bonne prise avec un groupe qui joue live sera toujours meilleure qu’avec des musiciens enregistrés séparément.

Luke : il est difficile de satisfaire sept personnes en même temps. A n’importe quel moment l’un d’entre nous peut se tromper pendant une prise. J’avais toujours peur que ce soit moi.

Comment décririez-vous l’alchimie entre vous sur scène, et à quoi est-elle liée ?

Lewis : Nous fonctionnions beaucoup plus à l’improvisation avec notre groupe précédent. Ça nous a aidés à nous connaître musicalement. Rapidement, j’arrivais à deviner ce que les autres membres allaient faire à des instants précis. Nous sommes devenus comme équipe de football qui sait ce qu’elle va faire dès le début de chaque match. Être très amis aide également. Nous ne fréquentons pas beaucoup de monde en dehors du groupe. Nous n’avons pas peur de faire des erreurs en présence des autres. Ça laisse une grande place pour s’exprimer et comprendre les besoins et envies des autres.

Le label Ninja Tune s’est progressivement diversifié en allant jusqu’à signer des groupes comme Squid ou Black Country New Road. Pourriez-vous nous dire comment vous vous êtes retrouvés chez cette maison de disques exigeante ?

Luke : Ce sont eux qui sont venus nous chercher. On ne connaissait pas énormément le label, mais on savait que nous serions un peu à part dans leur catalogue. Nous les avons rencontrés à la fin d’une journée pendant laquelle nous avions échangé avec plusieurs autres maisons de disques. Jusque-là personne ne semblait vraiment intéressé par notre musique, ni même la comprendre. Ils voulaient juste signer un groupe qui commençait à faire parler de lui. Les gens de Ninja Tune étaient tout l’inverse de ça. Ils se sont montrés ouverts d’esprit et encourageants. Ils étaient clairement fans de nos singles précédents et se sont montrés enthousiastes envers les directions musicales que nous voulions emprunter dans le futur.

Crédit photo : DR

Il a fallu vous réinventer lorsque vous avez décidé d’arrêter votre premier groupe, Nervous Conditions. Pensez-vous que c’est à cause de cela que votre musique privilégie l’urgence et parfois l’agressivité ?

Lewis : 2018 a été une année horrible pour chacun d’entre nous (Nervous Conditions s’est séparé à la suite d’accusations d’agressions sexuelles à l’encontre du chanteur du groupe. Après le renvoi de ce dernier, les autres membres ont fondé Black Country, New Road ndlr). Nous ressentions tous une forte colère. Je pense que notre style vient de là car nous avons voulu continuer à faire de la musique le plus rapidement possible après la fin de Nervous Conditions. Les chansons sont venues les unes après les autres, dans un flot continu. Nous avons trouvé le nom du groupe bien après. C’était très intense.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis cette période. Les nouveaux titres seront-ils différents ?

Lewis : L’humeur du prochain album sera triste, épique et relaxe. On n’y retrouvera plus de trace de colère.

Luke : La musique est relaxe, pas les paroles qui sont plutôt dans l’émotion. Je trouve qu’une humeur triomphante se dégage des nouveaux titres.

Lewis : Tout est prêt. Nous attendons que les conditions sanitaires s’améliorent pour les enregistrer au plus vite.

L’album est sorti presque un an après avoir été enregistré. Quelle en est la raison ?

Lewis : C’est lié à beaucoup de choses. Depuis le COVID, les délais sont plus longs pour presser des vinyles. Nous voulions aussi attendre de pouvoir tourner pour la promo de l’album. C’est pourquoi nous avons naïvement déplacé la date de sortie de septembre 2020 à février 2021 en pensant que la pandémie serait derrière nous.

Les passages calmes se mélangent à des passages plus chaotiques. Cela a quelque chose de très cinématographique au regard de la façon dont vous le traitez. Aimeriez-vous un jour composer une ost ?

Lewis : J’adorerais, mais je ne sais pas qui voudrait de nous.

Luke : L’idée me séduit car j’adore les dynamiques étranges des musiques de films. Il faut s’adapter aux différentes scènes. J’aimerais faire ce genre de choses avec Black Country, New Road.

Lewis : Par contre nous serions bien embêtés pour te dire quelles sont nos bandes originales préférées car nous n’en écoutons presque pas. Ce n’est pas en faisant ce genre de déclaration que nous allons décrocher une commande (rire).

For The First Time de Black Country, New Road est disponible chez Ninja Tune.

blackcountrynewroad.com
Facebook
Instagram

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visite. Accepter Lire plus