Bill Pritchard, le crooner de Walsall – Rétrospective

En plus de 30 ans de carrière, Bill Pritchard s’est taillé une place toute particulière dans le paysage pop. Anglais francophile, il tissa en quelques albums un lien unique avec notre pays. Alors qu’il revient avec un splendide nouvel album, Midland Lullabies, dont nous vous avons parlé il y a quelques jours, l’occasion était rêvée pour revenir, par le biais d’une rétrospective sélective, sur le parcours atypique du crooner de Walsall.

Bill Pritchard

Bill Pritchard (Third Mind Records)

Abstraction faite de Berlin 1935, sorti uniquement en cassette en 1986, ce disque est le premier véritable album de Bill Pritchard. Particulièrement ancré dans son époque du point de vue de la production, il offre des compositions aux sonorités new-wave et synth-pop assez marquées, assez proches de ce que pratiquaientt les Pet Shop Boys ou Depeche Mode à cette époque. Assez inégal dans son contenu, il contient toutefois de très beaux moments comme le mélancolique et entêtant Sheltered Life (aux légères réminiscences du Merry Christmas Mr Lawrence de Ruyichi Sakamoto), le minimaliste Arsenic and Old Lace, ou encore le poignant Grey Parade, valse synthétique où les flonflons du bal volent dans la tête de l’auditeur. On retrouve dans ce premier essai discographique toutes les caractéristiques qui feront la marque de fabrique de Bill Pritchard : une voix grave et sensuelle, un sens du songwriting qui trouvera son plein épanouissement un peu plus tard, un humour et une distanciation toute britannique (seul un anglais peut tourner un refrain tel que « Pas de plaisanterie, Marie-Claire ») une conscience sociale et politique très affirmée (avec les silhouettes de Georges Formby et de Josephine Baker qui se profilent au fil des titres) et des références cinématographiques et littéraires nombreuses et variées (de Jim Jarmush à Oscar Wilde, de Truffaut à Rainer Maria Milke – pas si éloignées d’un certain Steven Patrick Morrissey, sévissant à la même période), traversées d’une obsession pour la culture française, obsession qui va l’amener, au-delà de son succès dans nos contrées, à enregistrer son album suivant avec un des artistes français les plus fascinants de ces années-là : Daniel Darc.

Half a Million

Half a Million (Third Mind Records)

Plus abouti, enlevé et tout simplement plus beau que son prédécesseur, Half a Million bénéficie d’une production plus fine, définissant le son qui sera celui de Bill Pritchard : une guitare folk à la rythmique proche du flamenco, un piano scintillant, et cette voix qui susurre et transperce à la fois. Half a Million offre par ailleurs à l’auditeur les premiers classique de Bill Pritchard : Homelessness, qui résonne particulièrement en pleine Angleterre thatcherienne (et son « demi-million » de sans-abris, qui donne son nom à l’album), et qui sonne comme les Pale Fountains dans leurs meilleurs moments ; Angélique, qui fera les grandes heures des Inrockuptibles première période ; le splendide Déjeuner sur l’Herbe, où Bill Pritchard, seulement accompagné d’un piano, se révèle un conteur particulièrement doué, et relate, tel un Ray Davies des Midlands dans un texte français / anglais, le douloureux asservissement de « Nathalie vis-à-vis de Pascal ». Et n’oublions pas Fanfare, titre lumineux et enlevé d’à peine 2 minutes qui montre, s’il était encore nécessaire, que Bill Pritchard est un homme de goût.

Parce que

Parce que – Daniel Darc & Bill Pritchard (Play It again Sam)

Disque rare dans sa diffusion tout d’abord (pressé à 3000 exemplaires à l’époque, même si réédité ensuite en CD et ressorti il y a quelques mois pour fêter son 30ème anniversaire), cet album l’est également par son intensité, la profondeur de ses textes, cette manière dont il décrit les relations entre les êtres, les amours, les déchirures… Il fût enregistré à l’époque où Daniel Darc, en rupture de Taxi Girl, venait d’enregistrer Sous Influence Divine et où, malgré la mobilisation d’Etienne Daho pour le sortir de sa crypte (l’immense single La Ville, sorti également en 1988), il était en train de devenir une ombre avant sa résurrection du début du 21ème siècle. De ce fait, sa rencontre avec Bill Pritchard surprit Daniel lui-même, comme il l’écrit sur les notes de pochette : « un ami m’avait dit qu’il (Bill) désirait me rencontrer, ce qui m’impressionna aussitôt étant donné que depuis pas mal de temps personne n’avait désiré me rencontrer, ne serait-ce qu’une seconde. »

Sauf que Bill avait entendu Paris de Taxi Girl et avait compris que celui qui en avait signé le texte avait en lui un humour glacé, un talent inouï pour poétiser les matins sales des années 80. De cette rencontre naquit ce miracle, Parce Que, au titre tiré de la sublime chanson de Charles Aznavour. Il y a tant à dire en si peu de mots sur cet album. Pour certains d’entre nous, cet album compte. Terriblement. Chacune des chansons résonne dans les cœurs et réveille l’âme. Chacun dans leur style, Daniel et Bill mettent en musique et en mots les douleurs, les blessures de l’âme, et le baume qu’on leur applique pour les guérir. Aimer à nouveau, Rien de toi, Je rêve encore de toi (adaptation du Stephanie Says du Velvet Underground), We Were Lovers, Seras-tu encore là, Catherine… Ces chansons sont nos classiques. Et ces chansons sont vraies, tout simplement. Et, nous le savons, la vérité sort de la bouche de ces enfants du rock.

Three Months, Two Weeks and Two Days

Three Months, Two Weeks and Two Days (Midnight Music)

Sur le papier, l’album avait tout pour cartonner. Produit par Etienne Daho, une participation de Françoise Hardy (idole absolue de Bill et d’Etienne Daho) et de Mercedes Audras aux chœurs, et surtout, des compositions totalement addictives. Avec un son très proche de la scène indie pop anglaise de l’époque (notamment le Viva Hate de Morrissey) Three Months, Two Weeks and Two Days (qui tire son nom de la durée du premier mariage de Bill) regorge de mélodies irrésistibles : Bill Pritchard recycle deux des compositions enregistrées avec Daniel Darc dans Parce Que : le poignant We Were Lovers, et son ambiguïté sexuelle sur laquelle jouera beaucoup dans ses textes, enrichi de quelques bongos et de friselis de cymbales du plus bel effet ; Nineteen, réadaptation plus électrique du merveilleux Aimer à nouveau. On y trouve par ailleurs l’entêtant Tommy & Co, ainsi que le très beau Invisible State, qui sortira en 45 tours (avec une reprise de La Ville de Daniel Darc en face B). Poétique sur le temps qui s’enfuit avec Cosy Evening, Bill Pritchard rappelle sa conscience politique avec son attaque au vitriol de Kenneth Baker, ministre de l’éducation du gouvernement Thatcher. S’il est moins véhément dans son attitude qu’un personnage comme Billy Bragg, Bill Pritchard n’en manie pas moins avec talent le verbe acerbe. Il termine en beauté ce tour de force discographique avec l’épurée et vibrante Better to be Bitter, « dedicated to Veronique Sanson’s piano », preuve une nouvelle fois du vrai bon goût de l’artiste, loin de tous les diktats de l’intelligentsia pop.

Jolie

Jolie (Play It again Sam) – 1991

Peut-être l’album le plus pop de toute la première période de Bill Pritchard, Jolie est produit sur plusieurs périodes par Ben Rogan, Mike Roarty et Ian Broudie. Il est le fruit d’un retour de Bill dans sa ville de Walsall pour y retrouver des repères. Jolie décoche des flèches mélodiques qui touchent en plein coeur : Number Five, parfaite pop-song illuminée de ses guitares jingle jangle, l’irrésistible Violet Lee, la splendide I’m in Love Forever (« I’m in Love forever / without being with anybody », le type de texte qui aurait trouvé toute sa place dans le catalogue Sarah Records), la jazzy Tears of Maxine où de délicieuses gouttes de piano tombent sur l’auditeur comme les larmes coulent sur les joues de l’héroïne… Album très efficace au niveau mélodique et en termes de production, il lui manque peut-être un soupçon de la finesse des précédents albums, qui les rendaient si spéciaux.

Cet album signe la fin de la première période de Bill Pritchard, qui va se faire alors beaucoup plus discret sur le plan discographique. Il produira en 1994 le très beau disque de Stan Cuesta, Le voyage intérieur, et reviendra en catimini en 1998, avec Happiness and Other Crimes et, de manière plus affirmée en 2005 avec By Paris, by Taxi by Accident, album en demi-teinte où l’on ne retrouve que peu le génie mélodique et le talent d’écriture de l’artiste. Il faudra attendre 2014 et sa signature sur l’excellent label Tapete Records, pour qu’une nouvelle phase de sa carrière s’amorce, marquée par trois albums absolument indispensables.

A Trip to the coast

A Trip to the Coast (Tapete Records)

Dès Trentham, l’évidence saute aux yeux : Bill Pritchard est de retour. Sonnant comme un inédit de Morrissey de la meilleure période, le titre se déroule de manière si évidente que l’on comprend que Bill n’a rien perdu de sa superbe en termes de songwriting. Les guitares twangy et arrangements délicats de Almerend Road enfoncent le clou. La voix de Bill est maintenant légèrement plus grave, ce qui lui sied à merveille, révélant la dimension crooner qu’il a toujours porté en lui. Et l’on se retrouve ému en entendant Bill évoquer l’immensité bleue sur Truly Blue ou l’errance et la solitude sur le magnifique titre éponyme de l’album. En remettant le disque en replay pour la troisième fois, on est alors certain que les contes cruels, drôles et émouvants de Bill Pritchard vont à nouveau faire partie de notre quotidien.

Mother Town Hall

Mother Town Hall (Tapete Records)

Légèrement plus inégal que son prédécesseur, Mother Town Hall enfonce toutefois le clou du retour de Bill Pritchard sur les radars. Ne serait-ce que parce que nous retrouvons ici une régularité de production similaire à celle de la fin des années 80 (un album tous les deux ans environ). Moins poignant que A Trip to the Coast, Mother Town Hall comporte une ribambelle de classiques pop qui seraient des tubes dans un monde idéal : Saturn & Co, Mont St Michel, et le pinacle absolu, Heaven, bénéficiant d’arrangements somptueux : guitares acoustiques et électriques qui s’entremêlent de la plus belle des manières, chœurs qui montent… ce titre est un rêve. Ou un paradis, pour le coup. On notera que Vampire of New York ressemble très fortement à Sous Influence Divine, morceau emblématique de…. Daniel Darc, disparu un an plus tôt. Il n’est pas de hasard, il n’est que des rendez-vous, n’est-ce-pas. Eluard avait raison, Bill et Daniel aussi.

Midland Lullabies

Midlands Lullabies (Tapete Records)

Dernier disque en date du baladin de Walsall, Midland Lullabies est un album très important dans la carrière de Bill Pritchard. Ce dernier détaille les origines de chaque morceau dans le track by track qui lui est consacré dans Fanfare, nous n’y reviendrons pas ; mais on ne peut manquer de remarquer le changement stylistique opéré ici : le piano y est prédominant, les arrangements de cordes enrichissent parfaitement certains des titres et, de manière plus générale, on a le sentiment d’être face à un album adulte, mélancolique mais pas nostalgique. Bill fait parler l’expérience, il a maintenant plus de 50 ans, et il insuffle ce recul à ses morceaux, intimistes et émouvants. Les pop-songs sont toujours présentes par endroits (Forever, Tuesday Morning) mais ce ne sont plus finalement celles que l’on guette en priorité, car Bill Pritchard est rentré dans une autre phase, où l’épure et l’introspection sont maintenant à l’honneur. Continuez, mon cher Bill, nous vous suivrons, quoiqu’il advienne.

www.billpritchardmusic.com
billpritchard.bandcamp.com

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